« Beau port, Bon Port® » : une entreprise délicate entre préservation et transformation

  • déc. 2018
  • Par Françoise Péron , Professeur émérite de géographie et membre fondateur de l'association "Port d'intérêt Patrimonial" Laure Ozenfant , Doctorante à l'EA 2219 de Géoarchitecture et déléguée du réseau "Port d'intérêt Patrimonial"
L’ancien Abri du Marin du port du Guilvinec, ici en blanc, récemment restauré pour y installer une médiathèque. © OPMC 2012
L’ancien Abri du Marin du port du Guilvinec, ici en blanc, récemment restauré pour y installer une médiathèque. © OPMC 2012

Parents pauvres de l’urbanisme contemporain car considérés de la même façon que le sont de banals espaces urbains continentaux, les sites portuaires et leurs espaces urbanisés associés méritent cependant attention.

Deux ouvrages pour compléter le propos
- Le patrimoine maritime : construire, transmettre, utiliser, symboliser les héritages maritimes européens. Sous la direction de Françoise Péron. 2002. Les Presses Universitaires de Rennes.
- L’atlas du Patrimoine maritime du Finistère. Françoise Péron et Guillaume Marie. 2010. Editions du Télégramme.

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Exemple d’un ancien grenier à sel en front d’un petit site portuaire sur la commune de Saint-Jacut-de-la-Mer. Réhabilité en résidence secondaire, il est difficile pour le non initié de relier spontanément ce bâtiment à une activité maritime historique. © OPMC 2017

Des richesses maritimes non protégées

Bien que d’importance majeure pour l’avenir des populations et des territoires littoraux, le bâti historique des ports et de leurs quartiers attenants ne sont qu’accessoirement pris en compte dans les démarches littorales globales menées dans un esprit de GIML (Gestion intégrée de la Mer et du Littoral) ainsi que dans les politiques d’aménagement du littoral, qu’elles soient locales, régionales ou nationales. Il en résulte appauvrissement et segmentation de l’identité maritime de ces ports.
Cependant sur les littoraux, le besoin de mer des Français et la pression urbaine touristique sont si forts que, si l’on n’y prend garde, la majeure partie du patrimoine maritime bâti des ports disparaîtra rapidement.
Si l’on considère le large éventail des ports français, depuis les Grands ports jusqu’aux ports de taille moyenne et petite1 , c’est cette dernière catégorie qui est la plus exposée aux risques de dégradations, voire de disparition de ses héritages maritimes historiques.
Leur bâti historique est souvent modeste. Qu’il soit lié à la vie des populations littorales (maisons de pêcheurs, Abris du Marin - protégés depuis 2004 seulement), industriel (cabane de construction navale, bâtiment d’étuve), ou balnéaire (petit hôtel, résidence de villégiature d’emprise restreinte)… ces éléments sont le plus souvent de faible valeur patrimoniale intrinsèque mais ils prennent sens si l’on considère leur agencement spatial. Ces éléments variés, spécifiques à chacun des sous-ensembles constitutifs de la cité portuaire, et encore présents sur le sol, à des degrés divers selon les aléas de l’histoire, sont les supports quasiment d’autant d’identité maritime qu’il y a de ports.

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La genèse de la cité maritime du Conquet (Finistère). Réalisation OPMC 2014.

Les ports historiques de taille moyenne et petite, constituent un type spécifique de territoire riche en patrimoine et en culture maritime. D’autant qu’ici est conservé ce qui se perd ailleurs ; à savoir l’imbrication du port et de l’habitat urbain. Là se joue pour l’avenir l’identité maritime des littoraux français ; en Bretagne en particulier où le chapelet des ports s’élève au nombre de 297 grâce justement aux ports de taille petite et moyenne. C’est d’ailleurs la raison principale de l’augmentation des appétits immobiliers qui se portent sur eux.

En préalable à toute action : un objectif de connaissances et de diffusion des connaissances

Reconnaître et faire connaître, dans leur intérêt présent et leurs potentialités d’avenir, les ressources humaines, culturelles, techniques, économiques, paysagères et éthiques des espaces portuaires historiques de taille moyenne et petite est la première des nécessités. Ceci concerne d’abord leur bâti hérité, édifié au cours du temps au contact de la terre et de la mer pour apprivoiser cet élément dangereux, l’utiliser de multiples façons, l’aimer, y trouver son bonheur et le transmettre aux générations futures. Ces connaissances, lorsqu’elles sont partagées entre les scientifiques et les habitants (permanents ou intermittents), constituent la meilleure garantie de la prise en compte concrète du bâti historique des ports dans une démarche à la fois précise et globale d’aménagement de ces territoires ; aujourd’hui fragilisés par les impératifs de la nouvelle économie, des nouvelles cultures et des nouveaux modes de vie qui en découlent. Cette démarche est particulièrement urgente à mettre en œuvre dans les sites portuaires historiques de taille moyenne et petite pour lesquels n’existent pratiquement pas de protections architecturales ou urbanistiques spécifiquement adaptées à ces héritages maritimes, menacés à court terme de dénaturation ou de destruction par les enjeux multiples qui se déploient actuellement sur ces territoires convoités.

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Le port de Lauberlach (commune de Plougastel-Daoulas). Le front portuaire bâti de la fin du XIXe siècle structure le paysage maritime de cette anse littorale. En arrière un front bâti datant du XVIIIe siècle -non visible sur la photo-. Sur les hauteurs, un nouveau quartier composé de maisons contemporaines se construit avec une vue imprenable sur la mer. © OPMC 2012

Les outils de la mise en œuvre d’une politique de valorisation entre préservation et transformation de ces cités portuaires

Pour répondre à cette nécessité, des méthodologies adaptées, ont été mises au point depuis plusieurs années par l’unité de recherche « Observatoire du Patrimoine Maritime Culturel » de l’Université de Bretagne Occidentale, en relation avec l’association « Port d’intérêt Patrimonial® » regroupant les maires et conseils municipaux de 36 communes littorales de Bretagne ainsi qu’un large réseau de partenaires institutionnels.
Ces méthodes reposent d’abord sur la définition et le recensement des types de bâtis impliqués et des espaces concernés, puis sur l’élaboration de cartes géographiques basées sur le cadastre et enfin sur la production de documents de pré-expertises établis en étroite collaboration avec les communes (et maintenant communautés de communes) qui en font la demande en relation avec les publics attachés à faire vivre ces ports dans la beauté et l’originalité de leur identité maritime historique, toujours en évolution.
Les méthodologies mises au point en Bretagne ont valeur reproductive. Elles ont permis la création d’une certification de projet innovant : « Port d’intérêt Patrimonial » reposant sur une Charte d’engagement2 et d’orientation des actions.
Une philosophie d’ensemble que nous appellerons « l’esprit Port d’intérêt Patrimonial »

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L’Enclos des phares (commune de Treffiagat Léchiagat). Opération de restauration d’un site d’intérêt patrimonial maritime. © OPMC 2012

Parallèlement, la mise en œuvre de la dynamique « Port d’intérêt patrimonial » repose sur une philosophie d’ensemble concernant l’aménagement de ces territoires de culture maritime à laquelle elle offre un cadre de pensée et d’action, à la fois collectif et différencié, accordé aux nécessités de notre époque.
Quatre recommandations principales
S’appuyer sur des connaissances précises qui permettent d’étayer scientifiquement les actions et de couper court aux multiples controverses concernant la nature et l’intérêt de ces biens collectifs dits patrimoniaux3. Partir d’analyses précises conçues sur le « terrain » pour appréhender la complexité de ces territoires où se déploient les stratégies divergentes d’acteurs, animés tantôt par un réel désir de préservation ou au contraire par une ambition de conquête de pouvoir.

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Les entrepôts de l’usine Furic sur le port de pêche de Saint Guénolé (commune de Penmarc’h) constituent l’un des éléments majeurs de ce paysage portuaire vivant. Ils côtoient sur le terre-plein un héritage maritime bâti : l’ancienne glaciaire en béton, conservée et transformée pour les besoins touristiques du lieu. © OPMC 2016.

Placer les héritages maritimes au cœur des restructurations et des réaménagements dont les ports font actuellement l’objet. Ne pas oublier que le port et sa cité ne sont pas des entités abstraites mais qu’ils sont composés de territoires vivants, au regard desquels il faut éviter les plans préétablis et passe partout. Au contraire s‘adapter aux contingences locales et faire du cousu main. Ne pas fermer les projets mais les concevoir en fonction d’une dynamique espace/temps, assez imprévisible ici, car les mutations économiques et sociales sont toujours très brutales sur les littoraux.

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L’ancien Abri du canot de sauvetage de Saint-Evette (Audierne), aujourd’hui désaffecté, fait l’objet d’un projet de réhabilitation et d’une demande de classement au titre des Monuments Historiques. Ce dernier bâtiment sur pilotis est le témoin majeur de l’épopée du sauvetage en mer à proximité de la Barre d’Audierne. © OPMC 2018

Développer à cet échelon géographique le sens de l’action citoyenne responsable. Faciliter l’engagement de chaque individu, association, et plus largement acteurs du littoral pour les actions entreprises dans le cadre de projets correspondant à l’esprit « Port d’intérêt Patrimonial », tout en étant conscient que les obstacles à de telles réalisations sont nombreux et de toute nature. Privilégier les actions bénéfiques sur le moyen et le long terme. À titre d’exemple, les actions entreprises en faveur du développement touristique ne doivent pas seulement intégrer les bénéfices financiers attendus sur le court terme mais s’appuyer sur le concept de développement local durable.
Redéfinir le bien vivre dans les ports par l’attention portée aux autres et aux paysages4 qui nous façonnent individuellement et collectivement. En ce domaine, la présence de la mer et ce qu’elle offre comme dimension subjective de rêve et d’imaginaire pour les hommes d’aujourd’hui, place les ports dans l’une des catégories territoriales les plus riches pour le déploiement de la poétique de l’espace.

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Ancien bistrot de pêcheurs à Locquemaria (Ile de Groix) transformé en café librairie pour le plus grand plaisir des randonneurs. © OPMC 2009

En conclusion, nous insisterons sur le fait qu’au-delà des attitudes et actions vertueuses préconisées ici, il serait utile de s’interroger sur leur efficacité réelle. N’est-ce pas utopique de laisser penser que des volontés locales, à elles seules, suffiront à construire des territoires du bien vivre malgré les fortes pressions qui s’exercent actuellement sur les littoraux. Par des politiques limitées à quelques actions « d’embellissement patrimonial » de secteurs historiques bien délimités, ne contribue-t-on pas à continuer à attirer toujours davantage de gens sur ces sites littoraux ; et ce, au profit de zones commerciales, de résidences de bord de mer et de nouveaux lotissements alentours qui, eux, n’intègrent absolument pas les problématiques d’architecture et du patrimoine ? « Il est temps que le respect de la beauté passée se double d’une exigence de la beauté à venir… Le soin consacré à certains espaces et monuments bien définis doit s’appliquer aussi à tout ce qui fait notre quotidien… les lieux collectifs, les transports publics, les zones périphériques, le mobilier urbain ». Par ailleurs, les enjeux concrets et immédiats ne sont-ils pas de contenir une urbanisation galopante malgré les réglementations institutionnelles et dont la bataille actuelle, sourde ou ouverte, concernant la loi littorale est l’expression la plus voyante ? Sur un autre plan, ne faut-il pas s’inquiéter de l’importante pollution marine dans les ports, malgré des initiatives telle celle de « port propre » ? Dans un registre lié aux risques côtiers, la remontée du niveau des océans ne remet-elle pas en cause la patrimonialisation de fragiles établissements humains édifiés sur les territoires majoritairement conquis sur la mer depuis moins de trois siècles (quand ils ne sont pas plus anciens) ? Autant de questions dont il est urgent de débattre.

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Anciens entrepôts de pêche du port de l’Île de Sein reconvertis pour les besoins actuels de la SNSM locale. La réhabilitation a permis de conserver leur intérêt fonctionnel et architectural. © OPMC 2012
  1. Grand port : port ayant généré une urbanisation métropolitaine dont la population est supérieure à 50.000 habitants. Port de taille petite et moyenne : port ayant généré une urbanisation agglomérée dont la population est comprise entre 400 et 50 000 habitants. En dessous de ce seuil de population, on parlera de petit site portuaire.
  2. La charte spécifique aux espaces portuaires disposant d’héritages maritimes historiques, engage les communes littorales signataires à inscrire dans leur projet la conservation, la protection ou la modification raisonnée de leurs bâtis historiques à caractère maritime. Ceci dans un objectif de valorisation de l’ensemble bâti et paysager des sites portuaires de la commune.
  3. Pour des raisons de clarté méthodologique il faut distinguer héritage et patrimoine. Les héritages sont les biens dont on hérite. Le patrimoine est constitué de ce que l’on décide de conserver et mettre en valeur pour les besoins du présent et pour les générations à venir.
  4. Conseil de l’Europe. Convention européenne du paysage, article 1. Définition : Paysage désigne une partie du territoire, telle que perçue par les populations dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations, 20 oct. 2000.
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