Du plomb de casse à la création contemporaine : le traitement de la lacune dans la restauration du vitrail ancien

  • déc. 2019
  • Par Flavie Vincent-Petit , Restauratrice de vitraux, artiste et présidente de la Manufacture Vincent-Petit Anne-Lise Prez , Conservatrice régionale des monuments historiques adjointe, Drac Grand Est, site de Châlons-en-Champagne
La lacune en vitrail est un vide éblouissant. Exemples de l’église d’Ervy-le-Chatel (10). La lancette en losange de la baie dite
La lacune en vitrail est un vide éblouissant. Exemples de l’église d’Ervy-le-Chatel (10). La lancette en losange de la baie dite “des Triomphes de Pétrarque” était si aveuglante qu’un rideau avait été posé à la fin du XIXe siècle. Cartes postales anciennes.

Le vitrail, par sa position entre intérieur et extérieur, par sa nature transparente et fragile pose au moment de sa restauration et de sa repose in situ, la question du traitement des lacunes. Cinq chantiers dans l’Aube et en Lorraine offrent cinq réponses différentes à cette problématique.

Le vitrail est à la fois une partie de l’immeuble et un objet d’art. Élément architectural, il assure la clôture de l’édifice. Sa couleur, sa composition, sa place participent à la perception globale du monument. Il est également une œuvre d’art singulière et délicate, à laquelle une restauration doit redonner une cohérence physique, mais également un sens. Tous ces différents éléments doivent être pris en compte au cours d’un chantier afin de définir un parti de restauration, tout particulièrement au moment de traiter l’accompagnement des manques et des lacunes.
En vitrail, la lacune se lit à différentes échelles : écaille de peinture, fragment ou simple pièce de verre dans un panneau, panneau dans une lancette, lancette dans une baie et enfin baie dans un édifice. Chacune à leur niveau, ces lacunes viennent rompre la lisibilité de l’œuvre en imposant un éblouissement. Nous traiterons ici des lacunes de grandes ou de très grandes tailles, et nous n’aborderons pas la suppression des plombs de casse par comblements à la résine ni par collage. Le mince comblement des lacunes laissées par ces plombs n’implique bien souvent que des retouches illusionnistes à petite échelle servant à relier certaines lignes du dessin, à uniformiser des pans de couleurs, et non à (ré)inventer une image.

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Pour redonner toute sa lisibilité à l’œuvre, les « plombs de casse » - réparations anciennes ayant permis de rassembler les pièces cassés d’une pièce de verre - sont supprimés. Des comblements en résine viennent redonner son unité au verre. Les retouches à froids, réversibles, sont le plus souvent illusionnistes. Ici un panneau du Pressoir Mystique, église Saint Etienne du Mont, Paris. COARC, DRAC IDF. © Manufacture Vincent-Petit

Quatre chantiers situés dans l’Aube, à Bernon, Aulnay, Villeret et Ervy-le-Châtel, et un dernier en Meurthe-et-Moselle à Fey-en-Haye, permettront d’esquisser différents types de problématiques et solutions envisagées dans la restauration de verrières anciennes : accompagner la ruine, traiter des vitraux comme une collection, envisager une création de vitrail d’accompagnement contemporain au cœur d’un chantier dans un monument historique.

Ruines et fragments : préserver une collection

L’Aube est un département riche en vitraux, particulièrement du XVIe siècle. Dès la fin du XIXe siècle, des fragments de verrières restant en place dans des églises de l’Aube sont classés au titre des monuments historiques. À ce jour, les vitraux anciens des églises Saint-Vinebault à Bernon et Saint- Rémi à Aulnay sont demeurés les seuls éléments architecturaux classés, dans un état parfois très fragmentaire.
À Bernon, seul un polylobe d’une baie ancienne du XVIe siècle est conservé. Le projet de restauration et d’accompagnement a toutefois été imaginé d’une façon globale, en y intégrant des verrières du XIXe siècle, colonisées par les algues, redécouvertes dans la sacristie au fond d’un placard. La création contemporaine, inspirée par le thème des rinceaux de feuillage, s’entremêle avec les vitraux des différentes époques et vient les souligner. Les vitraux du XIXe et les créations ont été protégés par une verrière de doublage.

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Église de Bernon (10). Les vitraux du XIXe siècle, conservés dans un placard à l’état de ruine, ont été entremêlés à une création contemporaine reprenant le même thème des rinceaux de feuillage et les même matériaux. © Manufacture Vincent-Petit.

À Aulnay, la situation est encore plus complexe. L’église présente depuis le début du XXe siècle des problèmes de structure qui conduisent à déposer les vitraux dans les années 50. Dans les années 70, les problèmes de stabilité s’aggravent encore. En 1975, un mur s’écroule et la mairie décide de démolir le chœur et le transept. Cette décision rend impossible la repose des vitraux dans l’église d’Aulnay, puisque les baies permettant d’accueillir les verrières n’existent plus. Il ne subsiste en effet de l’église que la nef romane qui a été reconstruite au XVIIIe siècle. Heureusement, les vitraux sont stockés pendant plusieurs décennies dans des caisses qui restent à la mairie.
Les quatre-vingt-un panneaux conservés correspondent aux cinq verrières du chœur et du transept de l’église. Après inventaire, trois baies anciennes peuvent être rassemblées en totalité. Les deux autres se révèlent très parcellaires.

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Église d’Aulnay (10). En haut de gauche à droite : la nef ancienne conservé avant la création de l’extension contemporaine. Pièces de verre ayant appartenu aux vitraux détruits devant trouver une place dans l’édifice. Les panneaux isolées ont été positionnés de façon muséale dans la nef contemporaine. En bas, de gauche à droite : création d’accompagnement pour intégrer les fragments de vitraux anciens et ne pas séparer la collection. Découpe et peinture des verres d’accompagnement. L’église d’Aulnay, partie ancienne et contemporaine.

Afin d’accompagner la commune dans son projet de repose, la Conservation régionale des monuments historiques a dû répondre aux interrogations qui suivent : comment reposer dans un édifice non protégé des vitraux d’une valeur insigne, alors même que les baies qui devaient les accueillir étaient détruites ? Comment assurer leur sécurité dans l’édifice et faire en sorte qu’ils soient également bien mis en valeur ? Enfin, quelle solution imaginer afin que l’intégralité des vitraux retrouvent une place dans l’édifice ? Pour les trois baies encore complètes, la chose était plus aisée, mais que faire pour les parties fragmentaires ?
Après discussions et échanges, le parti d’une extension contemporaine en bois et verre a été adopté. Les trois baies complètes (la Genèse et le Péché originel, la Vie de la Vierge et du Christ et la vie de Saint Rémi) ont intégré le pignon de l’édifice. Les panneaux présentant des donateurs, qui pouvaient être rassemblés, ont été placés dans la nef contemporaine, et les fragments du XVIe siècle ont été réintégrés dans la nef ancienne, au cœur de compositions contemporaines.

Combler la lacune éblouissante

Les créations d’accompagnement dans les églises Saint-Ferréol à Villeret et Saint-Pierre-ès-Liens à Ervy-le-Châtel, interviennent toutes deux en dernière étape de longs chantiers de restauration sous la maîtrise d’œuvre d’Eric Pallot, architecte en chef des monuments historiques. Ces deux créations contemporaines répondent à des problématiques similaires. Il s’agissait de retrouver une unité colorée en comblant les vides éblouissants des panneaux ou des lancettes perdus. La création contemporaine devait s’harmoniser avec les œuvres anciennes, tout en s’affirmant dans sa modernité afin que le visiteur ne puisse confondre les vitraux anciens et les vitraux contemporains.
À Villeret, les partis retenus en lien avec le maître d’œuvre sont différents d’une baie à l’autre. En l’absence de programme iconographique connu, le but était de trouver une même vibration colorée. Pour les baies 0 et 1 (Genèse et Passion), dont le programme iconographique était connu par la documentation, le choix a été plus illusionniste. Enfin un arbre de Jessé, thème fréquemment associé à la Genèse et à la Passion du Christ, a été choisi pour la baie numéro 2 totalement manquante.

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Église de Villeret. À gauche : exemple d’un vitrail ancien accompagné d’une sainte. Le vitrail d’accompagnement (bas de la robe) reprend la coloration du vitrail ancien. La couche picturale est peinte sur des verres coupés en carrés à l’avant. Le thème iconographique retenu pour l’ensemble des accompagnements de cette église est celui des pollens de fleurs. Ici des pollens d’onagres. À droite, en haut : vue générale du chœur. La baie 2 est un arbre de Jessé contemporain. L’ensemble très lacunaire (baie 0 et 1) avant restauration a été accompagné pour recréer une vibration colorée semblable pour accompagner l’architecture. À droite, en bas : pose des verrières de protection et des vitraux d’accompagnement sur le même plan afin d’assurer la clôture de l’édifice. Les vitraux anciens ont été posés à l’avant.

L’église Saint-Pierre-ès-Liens d’Ervy-le-Châtel est actuellement en partie fermée et la phase actuelle de restauration des intérieurs du chœur doit permettre sa réouverture au public à l’été 2020.
L’une des dernières étapes du chantier est la restauration des vitraux, qui sont des œuvres majeures du patrimoine aubois. S’il ne faut en retenir qu’un exemple, celui de la baie 8 (dite des Triomphes de Pétrarque) s’impose. Elle est installée en 1502, sur une commande de Jeanne Le Clerc, la veuve d’un officier royal, et illustre le poème de Pétrarque diffusé en France dès la fin du XVe siècle. La réalisation de la baie est donc quasiment contemporaine de la diffusion du poème en France. Il est intéressant de noter que les losanges blancs sur les panneaux manquants autour de cette verrière gênaient déjà les visiteurs au XIXe siècle, qui les avaient dissimulées derrière un rideau.
La création d’accompagnement utilise des techniques de pochoir et contre-pochoir afin de proposer un langage graphique efficace, une économie picturale permettant de mettre en valeur les baies du XVIe siècle.

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Église d’Ervy-le-Châtel. Exemples de deux panneaux d’essais de la baie 6, entièrement en création d’accompagnement. Thème iconographique de cette baie : la manne céleste. Les panneaux anciens sont des exemples de la baie 8, juste à côté de la baie 6. En haut, le vitrail de la Renommée, de la baie dite des Triomphes de Pétrarque (baie 8) et datant de 1502. En grisaille et jaune d’argent, un exemple de panneau de la lancette A de la même baie 8 représentant Joseph et la femme de Putiphar 1537. Les panneaux d’essais de la baie 6 reprennent les même matériaux de peinture sur verre (grisaille et jaune d’argent) que les vitraux anciens de l’église.

Terminer un programme inachevé

Ce dernier exemple lorrain, à Fey-en-Haye, permet d’évoquer une création contemporaine d’accompagnement pour des vitraux du XXe siècle, réalisée dans le cadre d’une procédure de commande publique. La commune fait partie des villages totalement détruits pendant la première guerre mondiale. En 1923-24, l’église est reconstruite par la coopérative de reconstruction des églises de Nancy dans un style néo-gothique et sur des plans de l’architecte Jules Criqui. Cette église commémorative des Combats de Bois-le-Prêtre reçoit des vitraux de Grüber : sept scènes patriotiques et religieuses dans le chœur, une scène de tranchée dans la façade sud, une scène représentant l’inauguration du monument dans la façade Ouest. Le programme de vitraux n’a jamais été achevé, mais les verrières existantes ont été inscrites au titre des monuments historiques en 1994. À l’approche des commémorations du centenaire, la commune a souhaité terminer ce programme de vitraux et recruter un artiste pour réaliser une création contemporaine pour les quinze baies manquantes.
Le comité de pilotage rassemblant élus communaux et intercommunaux, spécialistes d’art contemporain, et une conseillère art plastique de la Drac Lorraine, a défini les principes de la commande. L’artiste devait établir un lien entre la Grande Guerre et l’époque actuelle, l’œuvre devait être d’expression contemporaine, compléter et accompagner les vitraux de Grüber, enfin elle devait créer une unité spatiale et temporelle permettant d’inscrire l’église dans le temps présent. Le thème de l’onde de choc qui a été choisi par l’artiste permet de répondre à ces différents critères.
Ces vitraux prenant la forme d’un millefeuille de verre offrent un traitement technique contemporain et inédit de la lumière. La luminosité de l’édifice est conservée par le passage de la lumière entre les bandes horizontales du verre. Les vitraux anciens sont accompagnés d’une douce clarté colorée. L’onde de choc offre également plusieurs niveaux de lecture, s’adaptant au laïc comme au croyant. Elle peut représenter le bouleversement de la guerre et ses répercussions dans le temps, l’espace et le territoire, ou bien être perçue comme les cernes du bois de la Croix, les plis du manteau du Christ ou encore comme l’onde d’un ricochet sur l’eau.

Conclusion

Ces chantiers de restauration et de création d’accompagnement posent les enjeux de l’intégration d’œuvres d’art dans une architecture et leurs participations à la lecture globale du monument.
Qu’il soit pensé en termes de ruine archéologique, de collection ou d’œuvre unique, le vitrail et le traitement de ses lacunes participent à l’architecture. Il conserve sa valeur d’usage.
Du point de vue de l’œuvre d’art, le traitement de la lacune permet de lui redonner toute sa lisibilité. Le trou aveuglant est comblé et une lecture d’ensemble devient possible.
Du point de vue de l’édifice, laisser des baies vides et éblouissantes soustrait une part importante de la subtilité architecturale rendue alors trop lisible. La lumière crue de la baie vide introduit une rupture. Le pouvoir filtrant du vitrail d’accompagnement permet de révéler l’architecture en créant une vibration colorée favorable à cette lecture. La lumière modulée émanant du vitrail vient alors structurer l’espace.
Au-delà de cette approche globale, ces chantiers mettent en relation restauration et processus créatif : le vitrail ancien devient ressort de création. Tout projet contemporain dans des édifices patrimoniaux est complexe. Architecte, conservateur, restaurateur, artiste et propriétaire doivent comprendre les enjeux de la création, de la restauration, de l’architecture et de la conservation préventives des œuvres. Ces chantiers posent la question des multi-compétences.

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