Grand Site de France, une démarche et non une étiquette

« Lundi, nous avons appris avec joie le classement définitif de l’estuaire de la Charente et de l’arsenal de Rochefort », a annoncé Bernard Grasset, maire de Rochefort. C’est une porte
d’entrée pour le label Grand Site de France voulu par les élus du pays rochefortais engagés dans cette démarche depuis mai 2010. (Sud-Ouest, 25 juillet 2013)

Que les élus d’un territoire s’enthousiasment ainsi de la protection au titre des sites (loi du 2 mai 1930) d’un ensemble aussi vaste (sept mille hectares terrestres et dix mille hectares en mer, sur quatorze communes), n’est-il pas le signe de l’intérêt du label Grand Site de France, dont le territoire vise l’obtention  

Pas de label sans protection !

Le classement au titre de la loi 1930 protège des paysages exceptionnels. Au 1e septembre 2013, deux mille sept cents sites sont concernés, représentant un million d’hectares. Le label Grand Site de France, attribué par le ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, permet de promouvoir la bonne gestion et la mise en valeur de sites classés de grande notoriété, très fréquentés. La protection juridique du site est un préalable à la demande de label. Passer de la protection au label, c’est s’engager dans une démarche de projet, sous forme d’une “opération Grand Site”, qui vise à régler de façon intelligente et sensible des situations critiques que rencontrent des paysages remarquables, objets de pression touristique et urbaine très forte. La démarche, exigeante, permet la prise en compte d’ensembles territoriaux à la fois vastes et complexes, habités et évolutifs. Treize Grands Sites de France sont aujourd’hui labellisés, et trente sont en projet (dont douze retenus à la fin du mois d’août). Les sites obtiennent le label pour six ans. Une vigilance essentielle avec des ajustements permanents des conditions de visite, tant est fragile et sensible le maintien de la magie des lieux.

Un chemin toujours fragile

La loi de 1930, si concise dans sa formulation, est un outil précieux et rare : à la différence d’un secteur sauvegardé ou d’une réserve naturelle, elle ne fixe aucun règlement sur le site classé, mais appelle à un examen au cas par cas de tous les projets qui peuvent le concerner, entre maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre, inspecteurs de sites, ABF et au sein des commissions des sites à l’échelon départemental et national. De même, chaque demande de labellisation Grand Site de France comporte des documents de gestion, élaborés de manière concertée avec un système de valorisations, d’incitations à l’entretien des lieux (animation, subventions), d’équipements d’accueil visant à la régulation des flux de visiteurs. Il s’agit d’un processus et non d’un règlement, au cœur duquel se situe la préoccupation de se mettre au service des valeurs du site.

Si le label Grand Site de France n’est entré dans le Code de l’environnement qu’en 2010 à la faveur des « Lois Grenelle », il a déjà une longue histoire. Dans les années 1970, une mission d’inspection générale diligentée par le ministère en charge des sites alerte sur les conséquences dramatiques d’une absence de gestion des sites classés parmi les plus connus et donc soumis à la plus forte pression touristique. La politique appelée à l’époque
“des grands sites nationaux” est lancée, pour enrayer la dégradation des sites malmenés par une fréquentation non maîtrisée et réhabiliter ces paysages emblématiques. La réhabilitation de la pointe du Raz est l’illustration des débuts de cette politique, qui s’est développée depuis sur une cinquantaine de sites en France. Quelques responsables de l’État et le bureau d’études pluridisciplinaire qui ont eu à travailler sur ce site pionnier ont souhaité prolonger ce qui a été l’intuition d’un moment et tirer les enseignements de la démarche, novatrice à l’époque. Ils ont créé pour cela un groupe de réflexion appelé Chemins fragiles -en écho au poème de Reiner Kunze1 -, lequel s’est ensuite développé grâce à la persévérance de Jean-Pierre Thibault au sein d’ICOMOS France et où a été progressivement élaboré un référentiel de principes et de méthodes qui inspire largement l’action publique2 . À l’aune des enjeux du XXIe siècle et du développement durable, la conscience de la fragilité de ces paysages emblématiques, la sensibilité extrême à l’esprit des lieux et la volonté de pouvoir les partager plus largement, le désir de faire avec les habitants, la réinterrogation du sens contemporain de ces sites pour la plupart «inventés» par les débuts du tourisme au XIXe siècle, animent les acteurs souvent passionnés de cette politique.

Ces valeurs sont au cœur de l’action du réseau des Grands Sites de France qui rassemble les collectivités gestionnaires des Grands Sites. Un réseau qui favorise le partage d’expériences entre techniciens et élus des collectivités gestionnaires des sites déjà labellisés et des sites en projet, facteur de cohérence et de cohésion important. Le réseau, très actif, grandit, voyage, partage son expérience à l’étranger, preuve d’une belle vitalité pour un label dont on raffole.

Agnès BAULME
Architecte urbaniste, associée au sein d’ÆDIFICARE ARCHITECTES, cofondatrice de l’association Chemins fragiles

  1. Fragile est la terre au-dessus des sources : aucun arbre ne doit être abattu, aucune racine arrachée / Les sources pourraient tarir / Combien d’arbres ont été abattus, combien arrachés en nous (Reiner Kunze)
  2. Traité de grands sites, ICOMOS / Actes Sud, 2007.
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