Matera : de honte nationale en 1948 à capitale européenne de la culture 2019 2/2

  • juil. 2019
  • Par Samanta Deruvo , Architecte et urbaniste de l’État, Service métropolitain de l’architecture et du patrimoine - pôle de Paris.

L’année 2019 se déroule comme un grand conte de l’histoire de l’humanité, autour de deux projets, cinq thèmes et cinq expositions, qui se proposent de raconter Matera et la Basilicate, du passé au futur.

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Matera-Basilicata 2019 : deux projets, cinq thèmes, cinq expositions

Plutôt que de s’orienter vers la mise en place d’infrastructures liées à la culture, la fondation Matera-Basilicate 2019 a préféré fonder les projets sur la citoyenneté active et la démocratie participative.
Ainsi, les deux plateformes de développement de compétences sont créées, la Open Design School et l’I-DEA, dont l’objectif est de se servir de la culture, de l’innovation, de la connaissance et des relations internationales, pour mettre en valeur l’identité du territoire et inverser le flux migratoire. Matera et la Basilicate souffrent encore de la forte migration de leur population : on estime à 650 000 les lucani1 à l’étranger et à 600 000 les lucani en Basilicate.
Le projet I-DEA propose de réunir et mettre en ligne les inventaires de la Basilicate, pour créer une archive des archives accessible à tous.
L’Open Design School est un laboratoire multidisciplinaire et international, qui projette et réalise des structures et de la signalétique expérimentale et innovante au service des évènements culturels. Ce projet s’accompagne de la création d’un centre d’expositions, dans les Sassi, à Matera, en faveur des archives du réseau.

Les cinq thèmes

Futur lointain : la réflexion sur l’espace et les étoiles, au travers d’ateliers organisés autour du paysage et de la nature, permet de se refamiliariser avec l’obscurité, le silence, la solitude, l’éloignement.
Continuités et ruptures : le parcours, à travers la ville et son histoire, permet de vivre et regarder notre quotidien autrement, afin d’apprécier notre cadre de vie.
Utopies et dystopies : ce projet vise la redécouverte des réalités qui sont devenues simple reflexe, au moyen de jeux et activités sportives.
Racines et parcours : ce thème interroge sur la culture de la mobilité et de la migration tant ancrées dans l’histoire du Sud de l’Italie, voire de l’Europe.
Réflexions et connexions : fondé sur la phrase latine Festina lente2, ce thème propose la redécouverte de la valeur du temps et sa « lenteur ».

Les cinq expositions

Ars excavandi : les cités rupestres dans le monde.
Rinascimento visto dal Sud3 : met en exergue les émergences culturelles.
La poetica dei numeri primi : la science et les mathématiques, avec un focus sur Pythagore, illustre habitant de la Région.
Stratigraphies, observatoire de l’anthropocène : questionne sur la nouvelle ère géologique définie par les actions de l’homme.
Open future : expose les objets offerts par les visiteurs ayant demandé le « passeport Matera 2019 ». Ces objets symbolisent leur idée de culture.

Interview à Patrizia Minardi, cheffe du service sistemi culturali e turistici e cooperazione internazionale à la Région Basilicate4

Samanta Deruvo (SD) : Madame Minardi, pourriez-vous nous parler du jeu d’acteurs dans le cadre de Matera-Basilicate 2019 ?
Patrizia Minardi (PM) :
La Région Basilicate assure le financement et le contrôle économique5 et programmatique. La fondation Matera-Basilicata 2019 a été créée pour porter la candidature et gère aujourd’hui les divers projets et manifestations. Depuis que la Basilicate entière a été associée à Matera, en tant que Capitale européenne de la Culture, les cent-trente-et-une communes de la Basilicate participent également aux événements.
SD : De quelle manière la Région a-t-elle participé à la programmation ?
PM :
I-DEA s’inscrit dans un travail de longue durée que la Région conduit depuis plusieurs années, l’objectif est de retrouver et remettre en valeur les archives communales, qui font partie de la culture et de l’identité des lucani. Compte tenu du temps long que ce type de travail nécessite, il me semble que I-DEA sera lancé en 2019 et devra continuer successivement si l’on veut en récolter les fruits.
La Région aurait souhaité mettre en avant Matera comme symbole de l’autre Sud : le Sud riche en eau, en énergie, en pétrole, le Sud sans criminalité. Cela aurait véritablement marqué l’identité et la singularité de notre territoire, malheureusement nous n’avons pas été entendus sur ce point.

SD : La candidature indiquait Matera comme Capitale européenne de la culture ; aujourd’hui, la région Basilicate est associée à cette reconnaissance. Pourriez-vous nous expliquer ce changement ?
PM :
En effet la candidature portait sur la mise en exergue du centre historique de Matera, mondialement connu depuis son inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. Suite à la nomination de Matera, les élus locaux ont souhaité plutôt présenter Matera comme barycentre historique et géographique des cent-trente-et-une communes de sa région. Ainsi, les territoires morphologiquement liés à Matera, la Murgia et les Gravine, jusqu’à Bari et Tarante, le Pollino et il Cilento à cheval sur la Campanie, sont également à l’honneur. Le programme prévoit des manifestations dans chacune des cent-trente-et-une communes de la Basilicate. Si cela a dilué les financements, Matera reste la locomotive pour favoriser le développement des territoires limitrophes.

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En haut l’actuel logo ; en bas l’ancien.

Par ailleurs, d’autres changements ont vu le jour depuis la candidature. Ainsi le slogan Insieme6, symbole de la synergie souhaitée entre les materani et les visiteurs européens, est devenu Open future. Le logo initial, plan d’un vicinato et cellule fondatrice par excellence de la structure urbaine et sociétale materana, a été transformé en jeu de cinq figures géométriques faisant référence aux cinq thèmes de l’année.
SD : Quels sont selon vous, les points de vigilance à signaler ?
PM :
Comme le Maire de Matera l’a affirmé, le risque principal est que cette année se résolve en additions d’événements. Matera devrait être mise en avant comme un contenu et non pas comme un contenant.
En effet, le risque serait d’inscrire cette reconnaissance dans la culture de la consommation et non pas dans celle de l’investissement, seule culture à pouvoir stimuler l’économie.

SD : Madame Minardi, qu’espérez-vous de cette reconnaissance ?
PM :
Tout d’abord, il me semble essentiel de profiter de cette occasion pour donner dignité à notre histoire et à notre culture. Ainsi il me semble souhaitable de parler de Matera et non pas depuis Matera.
C’est également l’occasion d’entamer un processus de déprovincialisation des citoyens, à travers l’ouverture à l’autre, à d’autres cultures, au changement.
La ville, qui vivait exclusivement de tertiaire, depuis la proclamation comme Capitale européenne de la Culture, enregistre une explosion de la fréquence touristique et des entreprises du secteur du tourisme. Depuis 2016, la ville de Matera crée son propre PIB à travers l’émergence d’entreprises culturelles.7 Elle devient une ville touristique du point de vue économique, un tourisme ancré dans sa propre culture.
Mon souhait, en tant que cheffe du service Sistemi culturali e turistici e cooperazione internazionale de la Région Basilicate est que, grâce aux investissements de ces années, la croissance exponentielle du tourisme culturel continue après 2019.
Pour conclure, j’aimerais exprimer le souhait que ces investissements permettent à Matera de passer de la ville qui accueille l’expérimentation des nouvelles formes culturelles à la ville de l’expérimentation culturelle de demain. Une expérimentation ancrée dans sa culture, son identité et son territoire, dont ses citoyens en seront les acteurs.

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Panoramique de la Civita, au-dessus de laquelle se démarque la silhouette de la cathédrale. © Samata Deruvo.
  1. habitants de la région Basilicate ou Lucanie.
  2. il est urgent d’attendre.
  3. Renaissance regardée depuis le Sud.
  4. Littéralement : Systèmes culturels et touristiques et coopération internationale. Interview réalisée en mai 2019.
  5. 52 K€ via la Région (dont 50 % de l’État pour la culture et le développement et la cohésion et 50 % de fonds structurels de l’Union Européenne), 1,5 K€ de l’État, sponsor (principalement Telecom Italie).
  6. Ensemble.
  7. jusqu’en 2015 le PIB de la Basilicate provenait exclusivement des entreprises de la bande de côte ionienne.
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