La terre crue, matériau de la transition écologique

  • mars 2017
  • Par Dominique Gauzin-Müller , architecte-chercheur, professeur honoraire associée de la chaire UNESCO-CRAterre et coordinatrice du TERRA Award
Aménagement intérieur du fort historique Al Jahili à Abu Dhabi. Architectes : Roswag & Jankowski. ©Torsen Seidel
Aménagement intérieur du fort historique Al Jahili à Abu Dhabi. Architectes : Roswag & Jankowski. ©Torsen Seidel

Présente à la Cité de l’architecture et du patrimoine comme à la Biennale de Venise, et désormais mise en œuvre par des lauréats du Priztker Prize, la terre sort de la marginalité. Les centaines de réalisations qui émergent sur toute la planète ont été valorisées en 2016 par le TERRA Award, premier Prix mondial des architectures contemporaines en terre crue. Réalisés en adobe, bauge, torchis, pisé ou blocs de terre comprimée, les 40 finalistes de ce palmarès sont présentés dans un livre et une exposition, en tournée sur plusieurs continents.

La terre crue fut l’un des premiers matériaux de construction de l’humanité. Trois techniques, encore en usage aujourd’hui, ont en effet émergé avec la révolution néolithique et la sédentarisation de l’homme au Proche-Orient, vers la fin du dixième millénaire avant Jésus-Christ : torchis, bauge et briques de terre crue (adobe). Le pisé, plus sophistiqué, est apparu neuf siècles avant notre ère : ses fines couches de terre sont damées entre des banches pour édifier des murs de 40 à 50 centimètres d’épaisseur. De très nombreux sites réalisés en terre crue sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ces splendides témoignages de la beauté et de la pérennité de ce matériau universel sont disséminés dans le monde entier : Shibam au Yémen, Tombouctou au Mali, des tronçons de la Grande Muraille en Chine, le palais du Potala au Tibet, le ksar Aït-Ben-Haddou au Maroc, l’Alhambra à Grenade, le centre médiéval de Strasbourg, etc.

Aujourd’hui, environ 40 % de la population mondiale vit encore dans des habitats en terre crue, mais ce matériau ancestral est en train de vivre une renaissance contemporaine grâce à des centaines de bâtiments associant qualité esthétique et innovation technique. Professionnels, médias et grand public redécouvrent ainsi les qualités de ce matériau « éco-local », dont la transformation et le transport nécessitent peu d’énergie : il est généralement tiré du site du chantier. C’est pour prouver sa modernité et contribuer à son essor que le premier Prix mondial des architectures contemporaines en terre crue a été lancé en 2015, sous l’égide de la chaire UNESCO « Architectures de terre, cultures constructives et développement durable », basée à l’École nationale supérieure d’architecture de Grenoble (ENSAG). Le large réseau international déployé dans ce cadre depuis 1988 rassemble aujourd’hui 41 partenaires universitaires et privés dans 21 pays sur plusieurs continents.

Le TERRA Award est porté par CRAterre-ENSAG, laboratoire de recherche et centre de formation sur l’architecture en terre unique en son genre et mondialement reconnu, et par le centre de recherche et d’expérimentations amàco (atelier matières à construire). Soutenu par de nombreux partenaires internationaux, il valorise à la fois le courage des clients qui ont fait le choix de la terre crue, la créativité des concepteurs et les compétences des artisans et entrepreneurs.

Parmi les 357 candidats de ce palmarès, un jury d’experts a choisi, en janvier 2016, 40 finalistes dans neuf catégories : habitat individuel, logement collectif, bâtiments scolaires, équipements culturels, bâtiments d’activités, aménagements intérieurs, aménagements extérieurs, développement local et workshops. Réalisés en adobe, bauge, torchis, pisé ou blocs de terre comprimée (BTC), ces exemples inspirants issus des cinq continents incitent à la redécouverte d’un matériau abondant et bon marché.

Parfaitement adapté à des chantiers participatifs, la terre pourrait couvrir une partie des besoins en logements économiques et confortables, tant dans les pays émergents, que dans les pays industrialisés, notamment en France. D’ailleurs, deux des principaux mécènes du TERRA Award sont des bailleurs sociaux : aquitanis à Bordeaux et actis à Grenoble. Avec amàco pour l’un et CRAterre-ENSAG pour l’autre, ils développent actuellement des projets de logements associant deux ressources locales : la terre et le bois. La présence de murs en terre crue garantit un climat intérieur sain : outre l’absence de produits toxiques, le matériau régule l’humidité et absorbe les odeurs et les bruits. L’inertie thermique permet aussi d’assurer naturellement une température agréable : la chaleur accumulée pendant la journée dans l’épaisseur des parois est diffusée pendant la nuit dans le bâtiment. Les quarante réalisations finalistes, présentées dans l’exposition « Architecture en terre d’aujourd’hui » et dans le livre associé, ont su mettre en valeur ces multiples avantages. En juillet 2016, le jury d’honneur du TERRA Award, présidé par le grand architecte chinois Wang Shu, a choisi parmi elles un lauréat dans chaque catégorie. Les trophées ont été remis le 14 juillet à Lyon, en clôture du congrès mondial Terra 2016, organisé cette année-là par CRAterre.

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Ricola Kräuterzentrum à Laufen, Suisse . Architectes : Herzog & de Meuron. © Ricola AG

Pour l’ensemble de son œuvre, le jury a accordé un prix spécial à Martin Rauch, qui révolutionne depuis vingt-cinq ans un savoir-faire millénaire grâce à des innovations technologiques mais aussi esthétiques. L’entrepreneur autrichien refuse l’utilisation du ciment, « responsable de 5 % des gaz à effet de serre d’origine humaine », en insistant sur la déconstruction du bâtiment en fin de vie et sur le retour du matériau au sol dont il est tiré. Son approche industrielle ouvre pour le pisé de nouvelles perspectives. Quatre bâtiments qu’il a réalisés avec des éléments préfabriqués sont finalistes du TERRA Award, dont le Kräuterzentrum (Maison des plantes) de Ricola à Laufen, conçu par les architectes Herzog & de Meuron. Les modules qui constituent les 3 000 m2 de la façade sont de grandes dimensions : 45 centimètres d’épaisseur, 1,30 mètre de hauteur et 3,60 de longueur. Le pisé de Martin Rauch a une surface chatoyante qui crée une atmosphère chaleureuse, comme dans la transformation d’une étable en maison de vacances au cœur d’un village des Alpes suisses. L’espace de vie lumineux est articulé autour d’un poêle à bois et de murs porteurs en terre, qui confèrent au lieu son caractère à la fois archaïque et raffiné.

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Habitat pour les bergers dans le Pilbara, Australie-Occidentale. Architecte : Luigi Rosselli. © Edward Birch

Une majorité de réalisations proposées au TERRA Award sont construites en pisé, comme les maisons pour des bergers en Australie-Occidentale, lauréates dans la catégorie Habitat collectif. Dans un paysage grandiose, les zigzags de cette « Grande Muraille » de 230 mètres de long délimitent douze logements fonctionnels adossés à une dune, confortables même sous la chaleur humide du climat subtropical. La bibliothèque communautaire dans un camp militaire à Ampebussa, au Sri Lanka, a également été construite en terre damée. Á travers ce projet, l’architecte Milinda Pathiraja voulait panser les blessures collectives laissées par vingt-cinq ans de guerre civile, tout en facilitant la réinsertion des cent jeunes soldats qui l’ont édifiée dans le cadre d’un chantier-école.

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Bibliothèque communautaire à Ampebussa, Sri Lanka. Architectes : Milinda Pathiraja et Ganga Ratnayake. © Kolitha Perera

L’Afrique, continent en pleine expansion, va devoir construire en masse dans les prochaines décennies. Utiliser la terre est une opportunité en terme de création d’emplois et de développement économique et social. Elle est adaptée à l’habitat, mais aussi à des bâtiments publics d’envergure, comme le prouve le lauréat de la catégorie Bâtiments d’activités : le marché central participe au dynamisme de Koudougou, troisième ville du Burkina Faso et important centre industriel et commercial. L’emploi de BTC a permis de réaliser les murs mais aussi les toitures avec une ressource locale. Les échoppes couvertes de voûtes nubiennes forment un réseau dense autour de la halle centrale, protégée par des coupoles.

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Marché central de Koudougou, Burkina Faso. Architectes : Laurent Séchaud et Pierre Jéquier. © Julien Chiaretto

Pour en savoir plus :
« L’architecture en terre d’aujourd’hui », Dominique Gauzin-Müller (éditions MUSEO, édition augmentée 2017)
Itinérance de l’exposition au printemps 2017 :
Du 01.03 au 30.04 à l’ENSA de Nantes
Du 20.03 au 22.04 à l’EPFL de Lausanne, Suisse
Du 18.04 au 05.05 à Tournai, Belgique
Du 04.04 au 09.04 à la Foire du design de Milan, Italie
Du 23.04 au 27.04 au festival Archi’terre, en Algérie
Précisions sur :
www.terra-award.org

Depuis son inauguration en mai 2016 à Grenoble, l’exposition « Architecture en terre d’aujourd’hui » a fait halte à Lyon, Bordeaux, Strasbourg et Namur, ainsi qu’à Marrakech, dans le cadre de la COP22. Elle vient d’être traduite en anglais pour une itinérance en Asie (Chine, Hong Kong, Inde, Corée du Sud), et de nombreuses institutions souhaitent l’accueillir en 2017 ou 2018 en Afrique de l’Ouest, en Colombie, au Chili, au Portugal, en Allemagne, en Autriche, etc. Le rayonnement des bâtiments présentés dans l’exposition favorise le renouveau de la terre crue en métamorphosant son image de matériau passéiste, symbole de pauvreté. Dans les nations industrialisées comme dans les pays émergents, construire avec de la terre aujourd’hui est une contribution majeure à la transition écologique et sociétale.

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