REVOIR - Instantanés de densification littorale

  • juil. 2018
  • Par Mireille Guignard , Architecte urbaniste de l’État

Quatre reconductions réalisées dans le cadre des campagnes sur le trait de côte de la Mission nationale photographique sont présentées ici. Au service de l’analyse pour l’action et de l’observation pour le projet, cette Mission des ministères de l’Environnement et du Logement, profitant de ses précieuses archives, mènent des campagnes diverses, dont l’intérêt ne peut se réduire à la cible ayant déclenché le cliché, ici, la mobilité du trait de côte, mais est le prétexte souhaité provoquant de questions ou d’étonnements multiples, concernant de nombreuses entrées thématiques, tant l’oeil territorial a la capacité de dépasser les frontières préconçues.

Donner à lire les transformations du paysage est, avec la valorisation de l’extraordinaire fonds ancien provenant du service photographique du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) doté de plus de 70 000 clichés, l’enjeu principal, simple et pédagogique, que s’est donné la Mission nationale photographique aux ministères de la Transition écologique et solidaire et de la Cohésion des territoires. Créée en 2015, par l’action conjointe de la direction de la communication, notamment grâce à la passion tenace de Daniel Coutelier, aujourd’hui adjoint du bureau audiovisuel, et la direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature, en particulier le bureau du domaine public maritime naturel, cette Mission amorça ses travaux par l’arpentage du littoral, démontrant que cet espace exceptionnel, fragile et convoité, était loin d’être immuable et que le trait de côte, ligne des plus hautes eaux marquant la frontière entre la mer et la terre, restait inexorablement mobile. Quatre des cent reconductions effectuées sur les côtes métropolitaines entre 2015 et 2017 sont présentées dans cet article1. Quatre moments choisis, hasards du passage du photographe missionné par le MRU, pour illustrer de façon opportune notre propos sur l’évolution des territoires.

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À l’instar des Observatoires Photographiques, l’évolution des paysages est donnée à voir par un double regard, pris d’un même point de vue, l’une dans les années 60, l’autre 55 ans après, passées deux générations. À la prise de vue d’Henri Salesse, photographe fonctionnaire devant témoigner en 1961 du renouveau de la reconstruction de la France, s’associe celui de l’architecte Denis Gabbardo, photographe également, retraçant la trajectoire de l’oeil du premier, en effet de miroir actualisé, au risque d’un équilibre de composition compromis par les modifications du temps, d’obstacle ajouté, obstruant à jamais le passage, ou de la simple impossibilité d’une reprise physique du point de vue.
Ici, des immeubles d’habitation remplacent des hangars ; là, des quartiers s’agrandissent, des tours se substituent à des villas, et là encore, la ville foisonne d’extensions de maisons, d’appentis ou d’immeubles collectifs. Nous devenons les témoins des réalités ordinaires que recèle la vie extraordinaire du temps urbain.

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La proie du cliché reconduit n’est pas l’objet même, bâtiment ou paysage, mais l’évolution qui en ressort. Le jeu des différences saisit le travail du temps, compte les permanences, les fragilités, les aménagements réussis ou non.
La dynamique côtière est l’une des plus intenses du territoire national, pas seulement en raison de l’action de la mer, mais aussi par l’urbanisation croissante, liée essentiellement à l’attraction du rivage. Depuis le premier instantané, l’histoire a marqué l’espace de son empreinte : la Reconstruction de l’après-guerre, les Trente glorieuses, l’aménagement du territoire pour l’automobile en particulier et la consommation des sols. Le territoire a évolué au gré des opportunités des projets individuels ou collectifs, s’est parfois enrichi, souvent appauvri : artificialisation, enrochements défensifs, encombrements des espaces publics… et inévitable densification.

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Évoquant les premiers daguerréotypes, Walter Benjamin écrivait que les « premiers hommes reproduits entraient dans le champ visuel de la photographie sans antécédents
ou, pour mieux dire, sans légende. »2 En reconduisant les tirages du MRU, la Mission nationale semble en réinterroger leur innocence originelle et les intentions des auteurs. Elle leur offre une légende que ceux-ci ne pouvaient soupçonner : celle des enjeux d’aujourd’hui.
Ces phénomènes se lisent sur toutes les côtes, malgré la loi Littoral, malgré les efforts des gardiens des paysages, au profit des visiteurs, touristes et habitants, et en parfait accord avec notre ère marquée du sceau de l’anthropocène. La profondeur de champs appelle les impasses écologique et sociale dans lesquelles 50 ans d’urbanisation nous ont projetés. Le regard s’inverse entraînant avec lui les alertes : pollution, changement climatique, inégalités sociales.
Si l’aménagement du territoire était le fer de lance de l’action de l’État, ce point de vue, qu’il soit détail ou horizon, est aujourd’hui en mesure de réinterroger nos modèles.

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Biarritz.
  1. Terra médiathèque et le lien flickr. La Mission prépare aujourd’hui de nouvelles campagnes, dont une sur la thématique de la densification, et d’autres encore, sur des territoires en transition, en lien avec les laboratoires d’aménagement du Plan urbanisme construction architecture.
  2. Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie, éditions Allia, 2012
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