Du déchet au matériau, au socle de paysage. Quel cycle économique pour les terres du Grand Paris Express ?

  • mars 2020
  • Par Paola Vita , Architecte urbaniste de l’État - Bureau des stratégies territoriales - ministère de la Transition écologique et solidaire
Argenteuil, Butte d’Orgemont - La carrière Soverini en cours de remblaiement. © Paola Vita
Argenteuil, Butte d’Orgemont - La carrière Soverini en cours de remblaiement. © Paola Vita

De statut mutable, entre déchet, sous-produit et ressource, les volumes de terres excavées issus du chantier du Grand Paris Express contribuent aujourd’hui au dessin de nouveaux espaces (ou)verts qui interfèrent avec le relief des territoires franciliens, la perception des paysages, les usages des populations des franges de la tâche urbaine.
À défaut d’un projet systémique de ces nouveaux lieux artificiels, il est nécessaire que les pouvoirs publics impulsent le dessin global de ces paysages, fruits d’une filière productive d’intérêt général.

La métropole en chantier

Le chantier en chiffres
200 km de réseau
68 gares souterraines
35 m en moyenne en contrebas
300 sites de chantier
7 centres techniques
15 k employés / an
35 milliards d’euros

Défini par la loi1, en tant que « projet urbain, social et économique d’intérêt national » le Grand Paris unira les grands territoires stratégiques de la région d’Île-de-France.
Ce projet, concerté avec les collectivités territoriales et les citoyens, s’appuie sur la création d’un réseau de transport public de voyageurs dont le financement des infrastructures est assuré par l’État : le Grand Paris Express.
Confiée à la Société du Grand Paris, la construction des 200 km de lignes automatiques, (soit autant que le métro actuel), compte près de trois cents chantiers en Île-de-France.
Souterrain et donc invisible, ce chantier « pharaonique et irréversible »2 demeure aujourd’hui la seule opération globale et dynamisante d’intérêt métropolitain. Les impacts de la fabrique d’une telle infrastructure sur les comportements humains, les formes urbaines et paysagères du Grand Paris de demain, seront (et sont déjà) considérables.
La Société du Grand Paris promet un taux de recyclage de terres excavées à hauteur de 70 %. Seul un pourcentage réduit de ces terres est valorisé comme matériau. Les terres polluées, de faible volume, sont destinées à l’enfouissement en décharge. La plus grande partie des déblais, de nature inerte, est destinée à des exutoires identifiés3. Autrement dit, le chantier du réseau de transport automatisé du Grand Paris Express est source de production d’un sous-produit qui façonne déjà les contours de la métropole.
La valorisation de ces volumes de déblais, en mesure de créer de nouvelles figures paysagères, nécessite d’être intégrée dans un dessin plus ample, cohérent et ambitieux, celui du grand paysage du Grand Paris.

pyramides
sgp-en-cours
L’état d’avancement des travaux (Juillet 2019) - source données : Société du Grand Paris

Une galaxie de chantiers

Mais si le chantier du GPE4 représente la plus grande opération de création et de transformation métropolitaine, elle ne reste pas pour autant la seule à impacter intensément le territoire de la métropole et ses contours. Au-delà des nombreuses opérations d’accompagnement et complément du réseau de transport (soixante-huit nouvelles gares, connexions avec les réseaux existants, gares routières, assurant une demande multimodale accrue), l’arrivée du « super métro », désenclavant des secteurs peu ou mal desservis, accompagne l’offre de logements en Île-de-France.
En fait, les objectifs de construction de logements prévus par la loi du Grand Paris5 sont retranscrits et spatialisés dans la carte de destination générale des différentes parties du territoire (CGDT) du SDRIF6 de 2013, principalement aux abords des futures gares du GPE, sont de nouvelles centralités en perspective.
Qu’il s’agisse de ZAC, de projets de renouvellement urbain, de projets connexes à une gare GPE, d’appels à projets innovants (« Ré-inventer Paris », « Inventons la métropole du Grand Paris ») et de grands projets privés, toutes ces nouvelles constructions devront s’inscrire impérativement dans un modèle de ville durable. Mais ces opérations nouvelles satisfont-elles à une bonne intégration paysagère ? Comment peut-on concilier densification (de formes urbaines et communautés humaines) avec un cadre de vie de haute qualité ?
Peut-on y répondre par le paysage ?

metropole-carte-qua-gare
Le réseau du GPE et les soixante-huit gares et leurs aires d’influence (800 m Ø) - Édition carte Paola Vita à partir des données APUR.
metropole-carte-pro-ame-qg
Les projets d’aménagement en région parisienne - Édition carte Paola Vita à partir des données APUR

Et en surface ? Le paysage métropolitain en chantier… au fil de l’eau

La construction de tous ces objets redessine, en surface et en trois dimensions, le tracé du nouveau réseau de transport.
L’observatoire des quartiers de gare mis en place par l’Agence Parisienne d’Urbanisme répertorie ce qui se passe aux abords des soixante-huit gares en projet ou déjà en constructions, suivent les mutations, en matière d’occupation des sols et de la programmation fonctionnelle. Ces pôles gares, futures centralités, mixent logements, commerces, bureaux, équipements, espaces publics et espaces verts, fort probablement à de très bons dosages pour satisfaire aux exigences internes de leur périmètre opérationnel.
Comment ces “pièces de puzzle ” s’insèrent-elles dans le grand dessin géographique et paysager du territoire métropolitain ?
Par quels rapports interagissent-elles de manière cohérente avec les autres pièces (existantes ou en devenir) ?
Tandis que la ville de Paris a bénéficié d’études approfondies et dispose d’un plan des fuseaux de protection indiquant les surfaces des vues panoramiques, les faisceaux de vues et échappées, un support de connaissances et de projets de paysage manque à l’appel pour guider les transformations de la métropole.
Les innombrables chantiers, liés au GPE et à la fabrique de nouvelles pièces urbaines, ajoutent à ces volumes bâtis un nouvel objet, un sous-produit, inattendu, pas forcément désiré.
Les déblais extraits possèdent un volume donné mais peuvent prendre des formes variables.
Quelle est leur destin ou destination géographique ? Sous quelle forme ? Quel statut ont ces déblais, une fois exhumés ?

Les terres du Grand Paris Express. Quel statut ?

Les filières du bâtiment et travaux publics et de la dépollution des sols sont toutes deux confrontées à des difficultés de gestion de terres excavées dès lors que ces terres doivent sortir du site de leur excavation.
Un tunnelier en fonctionnement met en lumière chaque jour quelque deux mille tonnes de terre, l’équivalent de cent camions ou d’une barge fluviale. Ces terres ne sont stockées que temporairement sur site et, au moment où elles le quittent, prennent le statut de déchet7.
La gestion des quarante-cinq millions de tonnes de déblais produits entre 2016 et 2030, dont la majorité a le statut juridique de déchet, relève de la responsabilité du maître d’ouvrage.
La France, à la différence de la Belgique ou des Pays-Bas, demeure le seul pays à imposer un statut de déchet aux terres excavées ainsi qu’aux terres traitées. Cet état de fait, associé à la question de la chaîne de responsabilité des acteurs, à l’absence de critères environnementaux simples et à la lourdeur des procédures de caractérisation, génère une méfiance sur l’utilisation de ces matériaux alternatifs ; et ce, même si en cohérence avec les politiques communautaires, le ministère de la Transition écologique et solidaire s’apprête à définir des mesures réglementaires qui faciliteront et encadreront la sortie du statut de déchet à plusieurs niveaux.

dechet-non-dechet

Paysages de remblais. Opportunistes ou intégrés ?

Les terres excavées, sous certaines conditions, peuvent échapper au statut de déchet et devenir ressources destinées à rejoindre une nouvelle position géographique et constituer un volume hors sol.
Leur intérêt est d’occuper de la place pour combler des vides ou pour rehausser le profil naturel d’un terrain. De nombreux sites familiers se sont forgés par ce processus ; il s’agit de buttes, collines, merlons, talus, digues, terrassements … Leurs formes peuvent imiter la nature ou s’en détacher avec une géométrie dessinée.

carte1900lac
Le Parc des Buttes Chaumont, naît de la réhabilitation des carrières de gypse, carte postale ancienne colorée © https://andrelenotre.com/

Végétalisés ou pas, ces lieux sont devenus support d’usages ou ont, depuis leur conception, une vocation bien ciblée.
À ces paysages de remblais, un attachement particulier est fortement ressenti par les populations.
En France comme à l’étranger, ces opérations se sont souvent opérées par opportunisme. Les terrils, collines artificielles construites par accumulation de résidu minier du bassin du Nord-Pas-de-Calais en sont un exemple. Acceptés au fil des années, ces éléments du paysage ont acquis une portée identitaire forte et ont fini par être (re)conquis par la nature.

copyright-altimage
Terrils, chevalements et cités minières font partie du patrimoine du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais © Altimage.

À l’opposé, d’autres types de mouvement de terre sont venus au service du développement d’un territoire et de ses usages. Ces paysages dessinés intègrent le paysage environnant et contribuent à la résolution d’un problème. C’est le cas du projet hollandais « Buitenschot Park » qui, simultanément, réduit les bruits de sol de l’aéroport et répond au besoin d’espaces verts et de détente. Son dessin entremêle le projet paysager à l’innovation et confère à ce lieu une forte valeur ajoutée.

buitenschot-park-hns-airport-landscape-noise-reduction-01
Buitenschot Park parc à proximité de l’aéroport international de Schipol, Pays-Bas. Le projet, pensé comme une topographie inventée, réduit les nuisances sonores dues à la présence des avions en mettant à profit les outils du paysage © H+N+S Landscape Architects
grumbach-belvcdares
Croquis « La Seine, la Marne et les Belvédères » © Antoine Grumbach Architecte.

Si l’on peut affirmer que les déblais du GPE occuperont une place hors sol, l’enjeu identitaire de ces formes paysagères demeure aujourd’hui mésestimé, voire ignoré.
Or, différents sites ont déjà accueilli de manière permanente une partie des terres issues du chantier du GPE, en exhaussement et en comblement.
À Villeneuve-sous-Dammartin, la société ECT, chef de file dans la gestion des déchets, porte le projet d’installation de stockage de déchets inertes « les yeux du ciel ». Cette œuvre de land art, actuellement en chantier, permettra de stocker quelques millions de tonnes de déblais issus des puits d’excavation de la future ligne 17 du GPE. Modifiant radicalement le profil du terrain naturel, le projet fait partie d’un plus ample dessin qui dispose neuf collines sur le pourtour de la métropole, en occupant des parcelles foncières déjà appartenant à la société ECT.

yeux-du-ciel
Villeneuve-sous-Dammartin (77), L’ISDI de l’entreprise ECT ou les « yeux du ciel », projet du premier belvédère / œuvre de land art © Antoine Grumbach Architecte

Sur l’unité paysagère des Buttes du Parisis, deux carrières en friche ont été remblayées pour intégrer un système de parcs publics. Faisant partie d’un Périmètre Régional d’Intervention Foncière (PRIF), géré par l’Agence des Espaces Verts d’Île-de-France, ces aménagements récents collaborent à la restructuration d’un trait d’union vert de la Seine à la Seine, contribuant à la consolidation de la ceinture verte francilienne. La complétude de cette continuité verte s’opère aujourd’hui par le comblement de la carrière Lambert, exploitée par la société Placoplatre. L’opération de remise en état permettra de stocker vingt millions de tonnes de terre.

90625024_2615052895446312_3604933301854273536_n-1
La Butte d’Orgemont et la Butte des Châtaigners réaménagées. © Paola Vita

Vers un projet systémique

Si ces modes de mise en œuvre de terres extraites sont reproductibles (quasi) tels quels sur des unités paysagères homologues, présentant les mêmes caractéristiques et problématiques, il faudra tout de même prendre en compte l’impact environnemental de ces projets à l’échelle métropolitaine, voire régionale. Ainsi, les effets engendrés par les nombreux travaux à cette échelle doivent contribuer à la réalisation d’une vision à long terme raisonnée et répondre à la quête identitaire du Grand Paris.
L’État est aujourd’hui en mesure de formaliser des nouvelles conditions pour lisser les obstacles et ambiguïtés qui jalonnent le parcours des terres excavées vers une matière première recyclée.
Cependant beaucoup reste à faire.
Qu’est ce qui se préfigure, entre l’étape ressource et le paysage, tel que défini par la Convention de Florence8 ?

mydrawing
© Paola Vita.

Si, d’un côté, le Grand Paris exprime des désirs (et des besoins) de paysage en quantité et qualité, ceux-ci sont contrastés par l’action d’une densification qui frôle les limites de la soutenabilité.
Ainsi, les sous-produits générés par les chantiers qui œuvrent à cette densification interfèrent avec le paysage métropolitain, ses franges, son relief et ses espaces ouverts affectables.
Ces conditions réunies font de ce territoire un laboratoire aussi complexe que stimulant pour nourrir un dessin systémique de la métropole francilienne en quête d’identité.
Si, par sa nature propre, le paysage s’entremêle à un large panel de domaines, l’hybridation -sans perte d’énergie- de politiques distinctes, peuvent-être de grandes opportunités pour répondre durablement aux défis contemporains au service des territoires qui doivent pouvoir profiter pleinement de leurs ressources recyclées et reconnues.

Bibliographie

Cet article est issu du projet de fin d’étude (formation AUE) de Paola Vita sous la direction de Guillaume Coppé, soutenu à l’École de Chaillot en juillet 2019. PFE téléchargeable dans son intégralité

  • APUR Le fabrique du paysage métropolitain 1 et 2, 2012 [en ligne]
  • COLLECTIF Aux origines du Grand Paris 130 ans d’histoire - Loco Éditions, juillet 2017
  • COLLECTIF Terres de Paris, de la matière au matériau - Éditions du Pavillon de l’Arsenal, octobre 2016
  • BELLASTOCK Repar #2 - 2018 [en ligne]
  • COLLECTIF La lettre blanche du Musée du platre de Cormeilles-en-Parisis n° 37-40-44-48-50-53
  • APUR Le rabattement aux futures gares du Grand Paris Express, 2018 [en ligne]
  • APUR Observatoire des quartiers de gare du Grand Paris – Analyse croisée des quartiers de gare de la ligne 15 sud, 2014 [en ligne]
  • BRGM Guide de réutilisation hors site des terres excavées en technique routière et dans des projets
    d’aménagement, 2012 [en ligne]
  • CETU/CEREMA Gestion des matériaux géologiques naturels excavés en travaux souterrain, 2016 [en ligne]
  • DRIEE Acceptation des déblais et terres excavées - Version 2, 2018 [en ligne]
  • DRIEE Prise en compte du paysage dans les documents d’urbanisme, 2016 [en ligne]
  • IAU Le paysage d’Île-de-France révélé par ses belvédères, 2017 [en ligne]
  • CASTRO Roland Du Grand Paris à Paris en Grand, 2018 [en ligne]
  • ORDIF Tableau de bord 2017 des déchets franciliens, 2017 [en ligne]
  • SOCIETE DU GRAND PARIS Schéma directeur d’évacuation des déblais des lignes Rouge, bleue et Verte du Grand paris expres, 2012 [en ligne]
  • SOCIETE DU GRAND PARIS Schema de gestion et de valorisation des deblais, 2017 [en ligne]
  1. Loi n° 2010-597 du 3 juin 2010 relative au Grand Paris.
  2. « Un exercice de vérité » : c’est en ces termes que le Premier ministre, Édouard Philippe, a qualifié la présentation et les annonces faites sur le dossier du Grand Paris Express le 22 Février 2018 à Matignon.
  3. Installations de stockage de déchets inertes (ISDI), Installations de stockage de déchets non dangereux (ISDND), remblaiement de carrières ou projets d’aménagement.
  4. Grand Paris Express.
  5. La loi de 2010 relative au Grand Paris prévoit la construction de soixante-dix mille logements (dont 30 % sociaux) chaque année sur une période de vingt cinq ans.
  6. Schéma directeur de la région Île-de-France.
  7. Selon l’article L541-1-1 du Code de l’environnement, on entend par déchet toute substance ou tout objet, ou plus généralement tout bien meuble, dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention ou l’obligation de se défaire
  8. Convention européenne du paysage, adoptée par le Comité des ministres du Conseil de l’Europe le 19 juillet 2000 et ouverte à la signature de ses États membres à Florence, le 20 octobre 2000. Son article 1 définit le paysage comme une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations.
Plus dans Culture et Développement durable