Richard Morris Hunt, trait d’union entre les États-Unis et la France

  • juil. 2017
  • Par Paule Laudon , Écrivain
Karl Theodore Bitter, Richard Morris Hunt, sculpture, bronze, diam. 50.8 cm, 1891. Metropolitan Museum of Art, New-York – Don de la Erving Wolf Foundation
Karl Theodore Bitter, Richard Morris Hunt, sculpture, bronze, diam. 50.8 cm, 1891. Metropolitan Museum of Art, New-York – Don de la Erving Wolf Foundation

Le Richard Morris Hunt Prize a été fondé en 1990, en partenariat avec l’American Architectural Foundation (AAF) et la French Heritage Society (FHS). Chaque année, deux prix, le RMHP Fellow et le RMHP Scholar sont attribués à des architectes français et américains spécialistes du patrimoine, ouverts aux techniques novatrices. L’occasion de s’intéresser un peu plus à celui qui donna son nom à cette haute distinction.

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John Singer Sargent, portrait de Richard Morris Hunt, huile sur toile, 1895. © Biltmore Estate, Asheville, Caroline du Nord. Sources RMHP

Richard Morris Hunt est le premier architecte américain venu à Paris suivre les cours de l’École nationale des beaux-arts, vénérable institution, ancien couvent et ancien musée des Monuments français qui venait alors de s’agrandir de nouvelles salles donnant sur le quai Malaquais…
Il y entra en 1854 dans l’atelier d’Hector Lefuel (1810-1881), l’un des puissants architectes de Napoléon III, le maître des grands travaux du Louvre qui lui fit connaître Henri Labrouste (1801-1875), architecte sensible au symbole et au détail…

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Photo de Richard Morris Hunt jeune homme. Source inconnue

Ce n’était pas son premier séjour à Paris. Il y avait vécu, quand après la mort prématurée de son père —avocat, notable influent, membre du Congrès américain— sa mère était partie pour l’Europe, la Suisse puis la France, avec ses enfants, Richard et ses deux frères, William qui sera un peintre connu à son époque, et Leavitt, photographe et avocat, quittant Brattleboro, dans le Vermont, où lui-même était né en 1827.
Et il y retournera souvent, multipliant les allers-retours entre ses deux pays, les États-Unis d’Amérique et la France. De la Latin School de Boston à l’École des beaux-arts de Paris ; de la vallée de la Loire où il découvrit, avec enthousiasme et fascination, la période de la Renaissance française dans la splendeur de ses châteaux, à New-York où il fonda la première école d’architecture américaine qui compta quatre élèves la première année avant de connaître un grand succès… Son enseignement procédait du sien à l’École des beaux-arts de Paris dont il introduisit le concept en Amérique, enrichi des influences et acquis en France…
À l’École des beaux-arts de Paris, Hunt s’était intéressé à la peinture avec Thomas Couture (1815-1879), éclectique, entre romantisme et réalisme et à la sculpture avec Antoine Louis Barye (1796-1875) sculpteur animalier, ami de Delacroix, associé à des projets architecturaux. Il resta toujours éloigné des peintres non académistes, les refusés des Salons officiels, vilipendés par la critique…
L’influence architecturale qu’il subit est complexe, haussmannienne et néoclassique, le style Napoléon III qu’il rapprocha du style Victorien des Anglais, et le style Renaissance française qui le marqua le plus profondément… Il ne chercha pas à s’en extraire…
Richard Morris Hunt peut être considéré comme un architecte aux positions réactionnaires, qui fut à la mode dans l’Amérique de la seconde moitié du XIXe siècle, entichée d’art venu d’Europe.
Il créa un style ostentatoire et éclectique, depuis ses maisons évoquant les plus beaux chalets suisses, jusqu’à ses buildings de luxe inspirés des immeubles haussmanniens, en passant par ses copies de châteaux Renaissance et de palais baroques que lui commandent de nouveaux milliardaires en quête de grandiose, rivalisant d’originalité…

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The Breakers, Newport, Rhode Island, 1892–95, conçu par Richard Morris Hunt pour Cornelius Vanderbilt. Sources RMHP

Ses créations foisonnent : la maison Griswold et la Oliver Belmont House, dite “Belcourt Castle” à Newport, plusieurs demeures pour William K. Vanderbilt dont celle surnommée le “Petit Château” à New York, la William Borden House, à Chicago, et tant d’autres.
Il construisit de nombreux de bâtiments publics dont le New-York Tribune Building, la façade du Metropolitan Museum de New-York, l’église épiscopale St Mark d’Islip, à Long Island.
Ses buildings ne dépassent pas huit étages. Hunt ne se lance pas dans les gratte-ciels bien qu’il les annonce.
Il vécut des périodes de troubles, en France, sous le Second Empire puis la IIIe République, et aux États-Unis où la guerre de Sécession, the Civil War, a fait rage…
L’aventure de la statue de la Liberté est un bel intermède et un exemple concret, connu du monde entier, de l’amitié entre les deux pays. Le projet naquit en 1865, en France, en Moselle, au cours d’une réunion politique qui souhaitait célébrer l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, dont le président, Lincoln, venait d’être assassiné et les cent ans de leur indépendance. Il prit la forme d’une statue gigantesque que la France offrirait aux Américains. Le sculpteur alsacien Auguste Bartholdi, auteur du « Lion de Belfort », accepta de la concevoir…
« La Liberté éclairant le monde » deviendra célèbre, déposée en 1886 à l’entrée du port de New-York, debout sur une imposante pyramide tronquée, un socle digne de la géante, œuvre de Richard Morris Hunt… La création et le financement de la statue et de son socle demanderaient des pages.

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Photo de R.M. Hunt avec enfant. Source inconnue

Richard Morris Hunt aimait Paris où il alla en voyage de noces, où naquit son premier fils… Il aimait New York, et Newport où il acheta une petite maison, où il mourut en 1895…
Cofondateur de l’American Institute of Architects, célèbre AIA… il était devenu membre honoraire de l’Académie française, section Beaux-arts, et chevalier de la Légion d’honneur, décoration attribuée pour son socle de la statue de la Liberté.

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Statue de la Liberté, élévation du socle, Richard Morris Hunt, architecte, Liberty Island, New-York ©Library Of Congress, Washington Dc.

Richard Morris Hunt Prize, à la recherche des racines : une visite des Beaux-Arts, témoignage 1 par Beth Jacob, 2017 Richard Morris Hunt Fellow

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Beth Jacob, RMHP Fellow en 2017. © Collection personnelle.

“Récemment, j’ai eu le plaisir de visiter l’École nationale supérieure des beaux-arts en compagnie de Florence Jeanjean, directrice du programme France du prix Richard Morris Hunt, et de Luc Liogier, directeur de l’ENSA Paris-Malaquais. Nous avons eu le privilège de suivre sur cette visite François Chatillon, Architecte en chef des Monuments historiques. En tant que Fellow du prix Richard Morris Hunt 20172, cette expérience avait une signification particulière pour moi. Hunt, on le sait, est le premier Américain à avoir intégré l’ancienne École des beaux-arts. Cette expérience formatrice, conjuguée avec ses voyages à travers la France et l’Europe, nourrit son approche de l’architecture. Lorsqu’il regagne les États-Unis en 1855, Hunt amène avec lui un enthousiasme et un désir de transmettre ce qu’il a appris en Europe. Inspiré du modèle Beaux-Arts, il joue un rôle pionnier dans l’élaboration de nouvelles approches pédagogiques de la formation et de la pratique architecturales. Il œuvre aussi pour la reconnaissance professionnelle de sa discipline puisqu’il est membre fondateur de l’American Institute of Architects, institution que, plus tard, il présidera. L’ensemble de son œuvre bâtie tend à répandre le style « Beaux-Arts » qui devient à la mode aux États-Unis.
Parcourant les cours et couloirs des Beaux-Arts, je me disais que Richard Morris Hunt avait dû traverser ces mêmes espaces. Que pensait-il lorsqu’il assistait aux cours de l’amphithéâtre d’honneur, au sein du palais des études ? S’était-il arrêté pour admirer les fresques des murs et les plafonds peints de la cour du Mûrier ? Quelle inspiration a-t-il pu tirer de la collection de sculptures dans la chapelle ? En faisant connaissance de ces lieux, j’ai l’impression de marcher dans ses pas. Et en effet, je ne suis pas seule dans cette démarche. Face à un monument érigé par les étudiants américains dans les années 1930, geste de leur reconnaissance envers l’École, je me rends compte de mon inscription dans cette lignée. On trouve aussi dans les jardins un cerisier du Japon, planté par le Richard Morris Hunt Prize en 2015 pour fêter ses 25 ans.
La notion d’échange culturel entre la France et les États-Unis est au cœur du Richard Morris Hunt Prize. Ce programme intensif de six mois est une occasion unique de s’engager et d’apprendre avec une gamme très riche de praticiens de l’architecture en France, comprenant les dirigeants de services de l’État ou des collectivités, ainsi que nombre d’architectes en chef des Monuments historiques. Il est ensuite capital de transmettre à un public plus large les connaissances acquises, les idées développées et l’inspiration cultivée à travers ces échanges, à l’instar de Richard Morris Hunt il y a 150 ans.”

Bibliographie indicative

  • Ouvrages monographiques
    LOYER (François), Claude MALECOT, dir. et Jean Paul Midant, doc, Richard Morris Hunt, architecte, 1827-1895 : La tradition française en Amérique, cat. exp., Paris, Hôtel de Sully, 24 mars-15 mai 1989, Paris, Caisse nationale des monuments historiques et des sites, 1989. 125 p.
    STEIN (Susan), éd., The Architecture of Richard Morris Hunt, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1986. 192 p.
    BAKER (Paul R.), Richard Morris Hunt, Londres, MIT Press, 1980. 588 p.
  • Ouvrages généraux
    KATHRENS (Michael C.), Great Houses of New York, 1880-1940, vol. 2, New-York, Acanthus, 2013.
    —— et Richard C. MARCHAND, Newport Villas : The Revival Styles, 1885-1935, New-York, W.W. Norton, 2009.
    ——, Great Houses of New York, 1880-1930, New-York, Acanthus Press, 2005.
    BENJAMIN (Susan S.) et Stuart COHEN, Great Houses of Chicago, 1871-1921, New-York, Acanthus Press, 2008.
    MATEYUNAS (Paul J.), North Shore Long Island : Country Houses, 1890-1950, New-York, Acanthus Press, 2007.
    MOORE (Charles), Gerald ALLEN, Donlyn LYNDON, William TURNBULL, The Place of Houses, Berkeley, University of California Press, 2000.
    ALPERN (Andrew), New York’s Fabulous Luxury Apartments : with original floor plans from the Dakota, River House, Olympic Tower, and other great buildings, New-York, Dover Publications, 1987.
  • Articles
    GILL (Brendan), « Historic Houses : The Breakers », Architectural Digest, vol. 52, n° 4, avr. 1995, p. 134-143.
    PICON (Antoine), dans L’architecture d’aujourd’hui, n° 263, rubrique « Expositions », juin 1989, p. 76-77.
    Monuments historiques [revue], « Richard Morris Hunt, 1827-1895 : hôtel de Sully, 25 janvier-4 avril 1989 », compte-rendu du catalogue de l’exposition, n° 160, déc.-janv. 1989.
    CHEROL (John A.), « Historic Architecture : Richard Morris Hunt », dans Architectural Digest, vol. 42, n° 10, oct. 1985, p. 130-137.
    STEIN (Susan R.), « Some of the New York City houses of Richard Morris Hunt », Antiques, vol. 129, n° 4, avr. 1986, p. 846-853.
    COLES (William A.), « Richard Morris Hunt and his library as revealed in the studio sketchbooks of Henry van Brunt », The Art Quarterly, vol. XXX, n° 3-4, automne-hiver 1967, p. 224-238.
    Congrès international des architectes : troisième session tenue à Paris du 17 au 22 juin 1889 : Organisation, compte rendu et notices, Paris, 1896, p. 386-388.
    L’Architecture [revue], « Richard Morris Hunt », notice nécrologique, dans, 1895 (5666), p. 297.
    La semaine des constructeurs (périodique), « Hôtel Vanderbilt, 5e avenue à New-York », vol. 12, n° 51, 16 juin 1888, p. 606-608 ; et vol. 12, n° 44, 28 avr. 1888, p. 522.
  1. Traduit de l’anglais et publié avec l’aimable autorisation de Joseph Warner
  2. Pour tout savoir sur le Richard Morris Hunt Prize : https://rmhprize.org
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