Au risque de l’expérimentation

  • juin 2019
  • Propos recueillis par Édith Hallauer , Agrégée d’Arts Appliqués , critique.
Le lieu unique, scène nationale à Nantes, 2012. Un lieu pionnier en France pour la réutilisation et la valorisation de lieux délaissés manquant de se faire détruire pour obsolescence. Ici, les bâtiments industriels de LU, anciennement Lefèvre-Utile, devenus emblématiques de la ville de Nantes. En évolution depuis 1899, une partie de l'ensemble architectural original a été transformé en centre culturel avec un café, un restaurant, un espace d'expositions et de spectacles ainsi qu'une librairie et une boutique  ©  Wikicommons - Martin Argyroglo
Le lieu unique, scène nationale à Nantes, 2012. Un lieu pionnier en France pour la réutilisation et la valorisation de lieux délaissés manquant de se faire détruire pour obsolescence. Ici, les bâtiments industriels de LU, anciennement Lefèvre-Utile, devenus emblématiques de la ville de Nantes. En évolution depuis 1899, une partie de l’ensemble architectural original a été transformé en centre culturel avec un café, un restaurant, un espace d’expositions et de spectacles ainsi qu’une librairie et une boutique © Wikicommons - Martin Argyroglo

« Un lieu infini est un lieu appropriable. Il manifeste l’idée que ce qui n’est pas fait pour être habité est plus habitable que ce qui est fait pour l’être. C’est le travail ordinaire de la vie, tous les jours, qui rend les lieux habitables, et donc infinis. »

Cet entretien a été rédigé pour le catalogue d’exposition à l’occasion de la Biennale d’Architecture de Venise de 2018. C’est autour de la notion de “Lieux Infinis”, telle que définie par Encore Heureux, les commissaires, et repensée par Patrick Bouchain faisant fortement écho à “construire dans l’existant” .
Déjà invités à la biennale 2006 à investir le Pavillon français , Patrick Bouchain et le collectif EXYZT ont transformé ce bâtiment d’exposition en pavillon habité. En réponse à la thématique de la biennale “Métacité” (en référence aux évolutions physiques et sociales des agglomérations), ils ont proposé d’y construire la “métavilla” (“Mets ta vie là”)…

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La Fonderie, théâtre du Radeau au Mans. © François Tanguy.

Edith Hallauer (qui collabore avec Patrick Bouchain sur des publications concernant son travail).⎜Quel serait votre « lieu infini » ? À quoi ce terme vous renvoie-t-il ?
Patrick Bouchain (architecte, scénographe, Grand Prix de l’urbanisme 2018) ⎜Mon lieu « infini » est sûrement celui qui m’a le plus transformé : le Théâtre du Radeau, au Mans. François Tanguy, metteur en scène, quitte un jour Paris pour aller jouer Don Juan dans un champ, en province. Il rencontre alors Laurence Chable et, ensemble, ils vont décider que, finalement, le théâtre n’a pas besoin de lieu. Seul compte le jeu. Mais le froid arrive, ce qui les pousse à chercher une base, un point fixe. Ils occupent alors un garage abandonné au Mans, en ne modifiant presque rien : c’est l’état des lieux qui fait le théâtre. Un jour, les bureaux du dessus se libèrent. Ils y posent un matelas, et quand le soir ils sont fatigués, ils y dorment. À l’occasion, ils hébergent quelqu’un, puis deux, puis trois personnes. À l’occasion, le garage devenu théâtre se transforme en lieu d’hospitalité. Je trouve cela formidable. Peut-être qu’un jour, ils repartiront, et qu’il faudra refaire ici un garage. Et ce sera très simple.

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Rénovation de 60 maisons locatives sociales avec les habitants à Boulogne-sur-Mer (62), rue Delacroix, plateau du chemin vert, commandé par Habitat du littoral, Philippe Charton ; par Patrick Bouchain, Loïc Julienne, Sébastien Eymard et Sophie Ricard (permanence architecturale) avec les habitants de la rue Delacroix, Kanae Otani (paysagiste), Kinya Maruyama (architecte), le DSU, CréActif (entreprise d’insertion), Anne-Sophie Lecarpentier (artiste), Jacques Kebadian (cinéaste), Pierre Bernard, La Fondation de France (nouveaux commanditaires). © CONSTRUIRE Patrick BOUCHAIN Loïc JULIENNE Sébastien EYMARD avec Sophie RICARD www.construire.cc Source: http://construire-architectes.over-blog.com/ensemble-à-boulogne-sur-mer

Pour moi, un lieu infini est un lieu appropriable. Il manifeste l’idée que ce qui n’est pas fait pour être habité est plus habitable que ce qui est fait pour l’être. C’est le travail ordinaire de la vie, tous les jours, qui rend les lieux habitables et donc infinis. En architecture, on est toujours en présence d’un objet fini, mais ce n’est qu’une étape momentanée du lieu infini à venir. Une architecture à ce point intégrée dans la vie est davantage un processus qu’un objet. Elle permet de comprendre ce qui est primordial : les échelles, le temps, les étapes, les individus. Ce qui fait de l’architecture une forme avant tout contextuelle, sociale et culturelle.

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Les Grandes Écuries de Versailles qui sont réinvesties en 2003 par l’école du spectacle équestre de Bartabas, commandité par l’établissement public du château. Architectes Patrick Bouchain et Loïc Julienne. © Wikicommons- ChloéN (2014)

EH⎜Quelle est pour vous la très grande invention des lieux infinis ?
PB ⎜Je pense que ce qui caractérise avant tout ce type de lieu, c’est un rapport particulier à l’abandon, à partir duquel, souvent, il se construit. Un lieu abandonné est en effet très propice à l’invention, au renouvellement. Cet état pousse à travailler à partir de l’existant, ce qui est primordial car toute parcelle de terre a une histoire, qui fabrique en grande partie le projet à venir. Or, l’abandon est souvent inquiétant pour un commanditaire ou un gestionnaire. C’est précisément dans cette inquiétude que se trouve l’intérêt, l’étendue des « possibles ignorés ». Dans notre société qui abandonne énormément, il faut absolument regarder ce qui est négligé, rejeté. Une vie se recréée toujours à cet endroit-là, libérée de toutes contraintes matérielles. J’ai assez tôt remarqué que ce qui n’a pas de valeur est davantage appropriable, parce qu’il n’y a pas d’enjeu de spéculation. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours travaillé avec des lieux existants, autrement dit qui avaient déjà vécu : cela me permettait de déroger, au sens positif du terme, au modèle réglementaire. Ou plutôt de le réinterroger et ainsi de l’enrichir.
Ces lieux à l’état d’abandon sont formidables, car ils ont tous les défauts du monde ! Souvent, ils sont pollués, abîmés, trop grands, trop petits, plus aux normes, désertés ou envahis, malades ou incommodes. Ils posent ainsi au premier plan les questions les plus pertinentes que nos sociétés produisent : sociales, écologiques, techniques, politiques… Des questions que l’architecture se doit de prendre en charge, en requestionnant ces sujets un à un. Par exemple, la plupart des lieux sur lesquels nous œuvrons aujourd’hui, sont issus de la société industrielle, qui a construit en des temps records une très grande quantité de bâtiments monofonctionnels. Mais ce modèle, qui n’a qu’un siècle et demi, ne nous correspond déjà plus. Aujourd’hui, le travail, l’emploi, les transports, le logement ont changé… C’est donc à travers les possibles réinventions de ces lieux, par leur reprise actualisée dans le temps présent, qu’ils entrent dans l’histoire. La transformation qu’ils sont capables de réaliser les fait entrer dans le temps long, dans le processus de la vie. C’est selon moi la porte, très précieuse, que l’abandon de ces lieux permet d’ouvrir.
D’ailleurs, je parlais de l’inquiétude que produit l’abandon : c’est très important ! Dans le temps long de ses réinventions, un même lieu peut inquiéter, ne plus inquiéter, puis inquiéter à nouveau : c’est ce qui le rend vivant. Si on observe les hauts lieux de pouvoirs, les lieux monarchiques ou religieux très anciens, c’est ce qui leur arrive. Ils ont été construits pour produire de la crainte ou de l’élévation. Désaffectés, devenant des lieux touristiques, on les regarde toujours comme des lieux magiques : on admire autre chose, leur volume, leur technique, leur lumière, leur acoustique. Mystique ou profane, monumental ou trivial, je pense qu’un lieu doit toujours inquiéter, y compris dans la façon qu’on a de le transformer. Pour cela, il faut accepter de les remettre au travail expérimental, à tous niveaux : les marchés, les concours, les formes, les gouvernances, la gestion… Il s’agit de les travailler comme des lieux non-finis, qui continuent de surprendre.
EH⎜Qu’existe-t-il alors comme risque ou comme échec, dans cette forme de processus permanent ?
PB ⎜
Le risque est totalement indispensable ! Il faut le prendre pour pouvoir avancer. Aujourd’hui, quand on regarde le logement social, on peut se dire que c’est un échec et, avec lui, toute la spécialisation, typique de ces architectures monofonctionnelles. Mais si tu échoues un jour, tu n’échoues pas le lendemain : il faut repartir de ce constat pour le transformer, faire de cet échec la garantie d’un mieux. La frontière entre l’affreux et le sublime est toujours ténue. En regardant d’ailleurs les très grandes œuvres, les tragédies grecques ou les tableaux de maîtres, on voit que le beau et le laid, la violence et la douceur en sont toujours un fondement.
Nous vivons dans une société déresponsabilisée, car surréglementée, qu’il faut travailler pour la rendre à nouveau responsable, pour que puisse exister l’expérimentation. Il y a bien des secteurs dans lesquels la société accepte de déléguer des responsabilités, comme la médecine. On enseigne avec et sur des patients, on teste ! S’il n’y avait pas de prises de risques dans le corps médical, il n’y aurait jamais eu d’avancées dans la santé. Reprendre des risques, dans ce sens, c’est remettre la société dans le temps présent. Il n’y a pas de société, de vie ou de recherche sans risque.
La possibilité de l’échec est le risque permanent que prennent les lieux infinis : c’est même leur caractéristique principale de poser de vraies questions ! Leur seule existence les maintient ouverts, puisqu’ils se construisent par l’expérimentation. Le processus de recherche présuppose donc le risque. Au pire, imaginons, si tout échouait, que Les Grands Voisins, Pasteur ou le Tri Postal cessent totalement d’expérimenter. Ses innombrables acteurs tenteraient, ailleurs, de continuer de travailler les questions qui les traversent. Ils développeraient là-bas ce qu’ils ont vécu là, plus avertis et affûtés par cet « échec ». Dans ce sens, il ne peut réellement exister d’échec. Ou alors, c’est un échec permanent, propre à l’expérimentation, qui en est même le moteur. Le vrai risque, dans ces lieux, serait surtout de ne rien faire !
EH⎜Comment percevez-vous la modélisation ou la normativité qui pointent néanmoins autour de ce genre d’expériences, jusqu’ici reléguées aux marges ?
PB⎜
En effet, cette façon de faire très incrémentale, par l’expérience et sa reconduction permanente, produit une esthétique particulière, un mode de vie et de travail. Cela peut parfois donner lieu à un modèle formel, potentiellement reproductible. C’est évidemment pour plaire aux commanditaires classiques, qui veulent toujours connaître à l’avance le résultat de leur commande. Mais c’est impossible ! Il faut donc toujours réintroduire, à chaque étape, à chaque discours et chaque jour, que l’architecture est expérimentale et qu’elle se fait en marchant. Les formes que produit cette façon de faire ne nous trompent pas : elles sont riches, inattendues et populaires, au sens généreux du terme. L’architecture a cette capacité précieuse de mettre en forme et en mouvement l’imagination sociale.

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Affiche réalisée pour une présentation à Liège 2018 ; extrait. © P Bouchain.

Les dix lieux présentés par Encore Heureux ne sont pas des exceptions, ni des modèles, mais des émergences d’un état global et complexe, avec des qualités et des défauts. Ces dix situations sont bien choisies pour cela, parce qu’ils les connaissent, qu’ils les pratiquent ou qu’ils participent à leurs réalisations. Ils sont donc au premier plan pour en montrer l’étoffe, les difficultés, les risques et les singularités. Comme des cuisiniers qui vont manger au restaurant ou des cinéastes qui vont voir des films au cinéma, ces architectes explorent ici dix lieux pour, d’abord, enclencher les débats. C’est d’ailleurs le principe et l’intérêt d’une biennale, d’être un lieu d’échanges, de transmission et de passage. Le but est précisément d’accueillir et de construire la possibilité d’échanges ultérieurs. En cela, montrer des lieux ouverts, dont l’une des vertus est de faire se rencontrer les individus, est un acte fort qui touche à cet infini des lieux et qu’il faut veiller à maintenir.

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Construction d’une brasserie avec terrasse et cuisine à la Gare du Nord – Paris, commandée par: RELAY France et conçue par Loïc Julienne et Patrick Bouchain, avec Bastien Lechevalier, Merril Sineus (architecte), AREP (maîtrise d’oeuvre), François Wapler (agencement), Ligne BE (béton/métal), YML (bois), Celine Wright (éclairage), OTEEC (économiste). Construit par CRUARD (charpente), CBI. © Agence Construire. Sources: http://construire-architectes.over-blog.com/2016/09/chantier-l-etoile-du-nord.html
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