Le monument du Verdon-sur-Mer

  • déc. 2018
  • Par Vincent Cassagnaud , ABF, UDAP de Gironde
Le monument du Verdon-sur-Mer. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel, Conseil départemental de la Gironde
Le monument du Verdon-sur-Mer. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel, Conseil départemental de la Gironde

En ces temps de commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, il est un monument singulier qui, bien que détruit, continue d’être présent dans la mémoire militaire, architecturale et artistique de l’histoire de France.

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Photographie du monument inachevé. Source : BNF

Suite à l’armistice de 1918, célébrer la victoire et honorer la mémoire des morts deviennent deux priorités de l’État pour conjurer le traumatisme et la violence des combats.
Si de nombreux projets de monuments et autres stèles commémoratives fleurirent alors sur tout le territoire national, rares sont ceux ayant connu un développement d’une telle ampleur.
Le choix d’édifier un monument dédié à l’amitié franco-américaine au Verdon-sur-Mer, commune située à l’extrême nord de la pointe du Médoc dans un secteur alors très peu peuplé, peut s’expliquer par deux raisons. Tout d’abord, c’est depuis ce port qu’en mars 1777 « la Victoire », navire affrété par le marquis de La Fayette pour son premier voyage en Amérique, quitta la France pour soutenir les insurgés de Georges Washington. Ensuite, il s’agissait de rendre hommage à l’engagement des troupes américaines qui entrèrent en guerre au côté des alliés. En effet, c’est au large du Verdon, à la fin de l’hiver 1917, que mouillèrent les deux premiers navires américains qui avaient pour entre autres missions de neutraliser les sous-marins allemands contrôlant le port de Bordeaux.

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Coupe verticale et plan du monument et élévation de sa partie supérieure. Source : BNF

Le fait que ce projet ait été dès l’origine porté par le gouvernement explique vraisemblablement ses dimensions exceptionnelles. Nulle part en France n’avait été envisagé monument aussi haut. Ni l’ossuaire de Douaumont et sa tour de 46 m, ni le mémorial de Vimy et ses deux pylônes de 27 m ou la tour-lanterne de 52 m de Notre-Dame-de-Lorette ne devaient rivaliser avec l’altière silhouette d’un monument prévu pour en atteindre 100.
Une souscription publique destinée à financer ce projet colossal fut lancée dès 1919. La même année eut lieu symboliquement la pose de la première pierre par le Président Poincaré. Proche de ce dernier, le sculpteur Albert Bartholomé, à qui l’on devait le monument aux morts du cimetière Lachaise, fut nommé maître d’œuvre principal du projet. Autour de lui se constitua non sans mal une équipe de concepteurs confirmés. L’architecte en chef des monuments historiques André Ventre, qui s’était déjà illustré avec le monument de la tranchée des baïonnettes à Verdun, fut chargé de la tour. Le programme sculpté fut quant à lui confié à Antoine Bourdelle et Henri Navarre. Concomitamment fut constitué un comité de suivi pour juger de la pertinence des propositions artistiques. Entre rivalités et points de vue divergents, le choix du programme décoratif suscita de vifs débats tant au sein du comité que de l’équipe d’artistes.
Présentée en 1923 au salon de la société nationale des Beaux-Arts, la maquette au 1/10° du projet remporta un franc succès : public et critique s’enthousiasmant pour cette œuvre collective exaltant l’amitié des deux peuples. Il s’agissait alors d’une colonne de lumière de 100 m de haut jaillissant des dunes de ce Finistère girondin. À la fois figure tutélaire et modèle par-delà les siècles, le phare de Cordouan, situé à quelques encablures, semble avoir été une des références du projet. Le choix de construire cet ouvrage en béton était motivé de façon très pragmatique par l’architecte Ventre qui voyait en ce matériau la possibilité d’obtenir des proportions monumentales en un temps réduit et donc pour un moindre coût.

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Photographie de la maquette du monument présentée au salon de la société nationale des Beaux-Arts/ Source : BNF

La statue de Bourdelle devrait constituer le point d’orgue du programme sculpté. Il s’agissait de représenter la France en Pallas Athéna, déesse de la stratégie militaire, entourée des serpents de la sagesse et de rameaux d’olivier symboles de paix. Cette statue devait mesurer 20 m de hauteur et tenir une lance culminant à 40 m. Elle devait se dresser hiératiquement face à l’océan comme scrutant l’arrivant des Américains. Cette représentation rappelait aussi que la France, bien qu’armée et vigilante, restait pacifique.
Commencée en 1926, la construction allait connaître des ralentissements dus à des difficultés de bouclage budgétaire ayant significativement réduit la concrétisation des ambitions des débuts. Le chantier attribué à l’entreprise Baffrey-Hennebique concerna l’édification d’une tour finalement amputée d’un quart de sa hauteur initiale. L’édifice se composait d’un puissant socle d’une emprise de 40 m sur 18 présentant un éperon face à l’océan. Un escalier central, flanqué de deux grands massifs de 7 m de haut, permettait d’accéder à un large palier dominé par la tour. Cette composition n’était pas sans rappeler celle du sphinx de Gizeh. Un vaste vestibule distribuait ensuite deux salles d’exposition en rez-de-chaussée et un ascenseur desservant un belvédère panoramique remplaçant le phare des premières esquisses. Six planchers en béton armé venaient contreventer l’ouvrage à intervalles réguliers. Les grands bas-reliefs initialement envisagés par Navarre ne sont restés qu’à l’état de maquette en plâtre. Ils témoignaient d’une profonde influence assyrienne mâtinée d’Art-Déco. Au-dessus de l’entrée se dressait un grand panneau de béton supportant la dédicace du monument : « À la gloire des Américains, aux soldats du Général Pershing, défenseurs du même idéal de droit et de liberté qui conduisit en Amérique les volontaires de La Fayette ».
Après douze ans de travaux, le monument fut finalement inauguré le 4 septembre 1938, veille du funeste congrès de Nüremberg. Avec la présence de l’armée d’occupation dans le Médoc, dès le mois de juin 1940, et le démarrage des travaux d’édification, deux ans après, du Mur de l’Atlantique par l’organisation Todt, les jours du monument allaient hélas être comptés. En effet, le 30 mai 1942, moins de quatre ans après son achèvement, ce symbole de la fraternité franco-américaine était dynamité par les forces du Troisième Reich. Outre le fait que cette construction constituait un repère idéal pour les avions alliés bombardant les navires ennemis à l’embouchure de l’estuaire de la Gironde, ce monument manifestait avec trop d’éloquence pour les nazis le lien historique unissant la France aux Etats-Unis.
Dès 1947, une stèle commémorative était inaugurée et devait constituer la préfiguration d’une reconstruction qui ne se concrétisa jamais. Ne restent donc plus de ce monument qu’un buste de La Fayette et le bouclier de bronze conçu par Henri Navarre. Si la colossale statue de la France par Bourdelle ne fut finalement jamais installée au Verdon, plusieurs épreuves de différentes tailles sont encore visibles au palais de l’Élysée, sur le monument aux morts de Montauban, au musée du Souvenir à l’école de Saint-Cyr Coëtquidan, dans la cour du Palais de Tokyo, au musée Bourdelle, sur la terrasse du fort de Briançon et au musée de Brooklyn.

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Rave vestige de ce monument détruit, le bouclier de bronze conçu par Henri Navarre. Source : www.flickr.com/photos/llansades/12322767483

Aujourd’hui, en définissant une vaste zone tampon englobant notamment l’emplacement du monument disparu, le dossier de candidature du phare de Cordouan au titre du patrimoine Mondial de l’Unesco devrait permettre d’apporter un nouvel éclairage sur l’éphémère existence de cette atypique et emblématique construction.

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