De l’espace nourricier au territoire convoité - Le littoral français au cours du dernier millénaire

  • déc. 2018
  • Par Emmanuel Garnier , Directeur de Recherche CNRS, UMR 6249 CNRS Chrono-Environnement, Université de Besançon
Écluse à poissons traditionnelle de l’île de Ré, près du phare des Baleines. © E Garnier
Écluse à poissons traditionnelle de l’île de Ré, près du phare des Baleines. © E Garnier

Questionner le rapport à la mer, cet ennemi de plusieurs siècles… Pour mieux apprécier les trajectoires de vulnérabilités et de défense contre la mer des sociétés littorales de l’Antiquité au XXe siècle

Cet article est lié à une intervention à la journée de lancement de la chaire « le littoral comme projet » à l’ENSAVT de Marne-la-Vallée le 21 novembre 2018 et à un article plus détaillé diffusé par le PUCA à cette occasion, « La Mer cet ennemi de plusieurs siècles », collection Réflexions en partage.

Quels sont les rapports entretenus par les sociétés avec leur littoral depuis l’Antiquité, tant en France métropolitaine qu’en outre-mer ? Ils sont assurément divers et fluctuants. Les questionnements et les mises en œuvre de planification stratégique qui s’exercent sur le littoral impliquent aujourd’hui d’étudier les diverses trajectoires de vulnérabilités de ces espaces périphériques implantés aux marges de l’oekoumène et devenus progressivement des territoires convoités puis des pôles de centralité ces dernières années. Retrouver le récit de la conquête des « rivages de la mer », comme les désignaient les dictionnaires anciens. Comment le passage de sociétés traditionnelles à des sociétés modernes au tournant du XIXe siècle a-t-il contribué à changer profondément de paradigme en matière de perception des littoraux ? D’un espace usager et durable, le littoral est devenu une « frontière », puis un limès destiné à stopper les assauts de la mer, ennemi juré du nouveau modèle de développement littoral français à l’heure du défi climatique.

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Publicité, parue dans le journal Le Littoral du 23 décembre 1899, vantant les attraits de la station balnéaire de Malo-les-Bains. Parmi ceux-ci figurent en bonne place la construction d’une digue-promenade en carreaux de céramiques, de chalets et de villas.

L’étude des fonds d’archives conservées de nos jours dans les régions côtières et insulaires, conforte la dimension patrimoniale, et donc socio-culturelle, de littoraux bouleversés ces dernières décennies par les dynamiques migratoires et les politiques d’aménagement. Au-delà, les travaux sur ces archives font enseignements et montrent que la vulnérabilité croissante de ces territoires n’est pas forcément une fatalité, si tant est que l’on soit prêt à tenir compte de ce retour d’expérience en matière de réduction de la vulnérabilité et de gestion durable.

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Évolution paysagère du littoral de Lacanau XVIIe siècle – années 2000

Le paradigme de civilisation élaboré par Montesquieu affirme comme postulat que plus les sociétés sont évoluées et plus elles sont capables de se mettre à l’abri des conséquences des catastrophes naturelles. Les archives tendraient à prouver le contraire lorsqu’elles soulignent la capacité des sociétés anciennes à conserver et transmettre la mémoire des risques littoraux et, au-delà, à en tirer des retours d’expérience à même d’améliorer des mesures de résilience. Plus trivialement, ces exemples historiques peuvent-ils être exploités pour renforcer la capacité de nos sociétés contemporaines à absorber les chocs maritimes ? Si l’expérience du passé ne doit pas être idéalisée, elle peut en revanche être observée et réemployée pour concevoir des stratégies de prévention basées sur les pratiques élaborées par nos devanciers. Pour eux, en effet, le risque n’était pas une fatalité mais plutôt un état d’attente débouchant sur l’anticipation d’une crise éventuelle. Ils veillaient donc à entretenir le souvenir des catastrophes passées et se préparaient à la menace potentielle.
Dans cette optique, préserver la mémoire de ces événements néfastes était un des outils de la résilience. Trop souvent cette expérience a été perdue en raison de la « rupture » mémorielle induite par l’exode rural et l’attraction balnéaire. Alors que les premiers colons guadeloupéens avaient veillé à s’installer sur la côte-sous-le-vent, car moins exposée aux ouragans, les cinq dernières décennies d’aménagement foncier ont conduit à concentrer la population dans la partie Est de l’île, autrement dit la plus vulnérable aux vents.
Certes empiriques, ces dispositions des anciens n’en illustrent pas moins une mémoire de la conservation fondée sur la capacité d’un groupe à acquérir et à développer, à travers l’histoire, le souvenir de son propre héritage en matière de survie.
Paradoxalement, la question du changement climatique en France est souvent instrumentalisée par les aménageurs. Plus précisément, après chaque nouvelle catastrophe, il est souvent d’usage d’expliquer qu’il s’agit d’une nouvelle preuve du tournant climatique engagé ces dernières décennies. Force est de constater que, depuis 2010, et en dépit des engagements pris par beaucoup de décideurs, la solution d’adaptation qui émerge semble avant tout technique. Elle repose principalement sur la construction de nouvelles digues recalibrées en fonction des modèles des scientifiques. De la sorte, l’urbanisation proche de la mer peut se poursuivre à l’abri des nouveaux ouvrages sans avoir forcément besoin d’envisager un retrait des habitations vers les terres.
Nous l’espérons, les enseignements de l’étude des archives montrent l’intérêt d’une approche historique pour imaginer autrement l’aménagement des littoraux français. De facto, sa vulnérabilité a considérablement augmenté en raison des choix faits pour accueillir une population allochtone et favoriser le développement économique de ces territoires dont l’attractivité ne cesse de croître. Pourtant, durant des siècles, les sociétés ont su s’adapter à ce milieu naturel perçu comme hostile en développant une culture de la survie fondée sur le principe de précaution. Paradoxalement, c’est la société moderne issue de la révolution industrielle qui a provoqué la rupture avec ce modèle de développement durable. Désormais, toute puissante grâce à ses moyens techniques et scientifiques et à l’expertise des ingénieurs, elle pensait pouvoir construire une société de loisir affranchie des risques maritimes. La catastrophe Xynthia a brutalement révélé les limites de ce modèle à vocation spéculative qui occultait la nature et ses contraintes.
Pour l’avenir, si une piste de recherche devait être exploitée dans le cadre des nouveaux dispositifs de recherche et notamment les projets de création de nouvelle chaire comme celle de Marne-la-Vallée « Le littoral comme territoire de projets », nul doute qu’elle devrait s’intéresser aux modes de constructions anciens. En effet, la documentation historique disponible et les témoignages architecturaux encore nombreux dans nos espaces côtiers et insulaires nous apprennent beaucoup sur les techniques et les principes architecturaux qui prévalurent longtemps en matière de prévention des événements extrêmes climatiques.

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Exemple de maison à étages du XVIIe siècle et du début du XXe siècle (au second plan) à Ars-en-Ré, sur l’île de Ré. © E. Garnier.
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