Aménager le paysage pour gérer le risque, un nouveau défi pour la Nouvelle-Orléans

  • déc. 2018
  • Par Florence Declaveillère , Architecte urbaniste de l’État
Plan pour une gestion durable pour les côtes de Louisiane en 2023 © Coastal Protection and Restoration Authority.
Plan pour une gestion durable pour les côtes de Louisiane en 2023 © Coastal Protection and Restoration Authority.

Située entre le lac Ponchartrain et à cheval sur un méandre du Mississippi formé par les dépôts sédimentaires, la Nouvelle-Orléans compte plus de 340 000 habitants. Fondée en 1718 par les Français, la ville, dessinée par Adrien de Pauger et aujourd’hui la plus grande de Louisiane, fut construite selon le plan en damier classique des villes nouvelles américaines. Certains quartiers ont conservé un caractère hérité de ce passé colonial français, comme en témoignent le Vieux Carré, le faubourg Marigny ou le Tremé, qui s’exprime aussi bien à travers les noms des rues, la cuisine épicée, que dans les dispositions architecturales qu’arborent les constructions. Connue pour ses festivités du Mardi Gras, la ville a développé au fil du temps sa propre identité construite sur son histoire multiculturelle.

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Plan de la Nouvelle-Orléans en 1798. © usgwarchives

Établie en grande partie au-dessous du niveau de la mer et bordée de bayous, la Nouvelle-Orléans s’est étendue sur d’anciennes zones de marécage grâce à un ingénieux système de drainage imaginé par l’ingénieur Albert Baldwin Wood en 1910. Plus de 52% du territoire de la ville est constitué d’étendues d’eau. Vulnérable aux inondations, elle est entourée d’un système de digues complexe équipées de portes manuelles en 1970 et dotées de pompes destinées à drainer la ville en cas de pluies importantes, et non pas lors de crues comme on pourrait le croire. Les tempêtes représentent la principale menace sur ce territoire. En 2005, l’ouragan Katrina généra plus de cinquante brèches dans ce système de digues, ce qui entraîna l’inondation de 80% de la ville, avec en premier lieu les quartiers construits sur les anciens marécages, et la destruction de nombreux bâtiments (certains arrachés de leurs fondations et déplacés sur plusieurs dizaines de mètres). La conception et la construction des digues relèvent de United States Army Corps of Engineers, tandis que la responsabilité de l’entretien appartient aux autorités locales.1

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Système de drainage mis en place au XXe siècle à la Nouvelle-Orléans, qui consiste à évacuer l’eau le plus vite possible de la ville. © Waggonner & Ball Architects

La reconstruction de la Nouvelle-Orléans à la suite de cette catastrophe a suscité de grands débats entre ceux qui militaient pour une reconstruction plus haute des bâtiments et le renforcement du système de digues et ceux qui préconisaient un abandon des zones les plus endommagées, jugées trop exposées au risque d’une nouvelle catastrophe naturelle. Dans un éditorial du Boston Globe2, le géologue Timothy Kusky va ainsi jusqu’à proposer un déplacement progressif de la ville en amont du fleuve. Cette proposition, fondée sur des arguments rationnels et scientifiques, cherche à éviter une catastrophe humaine et une perte financière bien plus grande pour la ville dans le futur. À l’opposé, le maintien de la ville à son emplacement présente des enjeux culturels et sociaux importants. En effet, les quartiers menacés sont majoritairement ceux occupés aujourd’hui par les populations les moins favorisées et une évolution trop marquée du tracé entre les zones constructibles et inconstructibles aurait pu être perçue comme une mesure pour éviter le retour des classes populaires afro-américaines dans ces quartiers. La municipalité a finalement évité de prendre parti dans ce débat et opté pour une tolérance sur la reconstruction et le repeuplement de la Nouvelle-Orléans après Katrina. En 2006, la nouvelle cartographie des zones inondables publiée par la FEMA continue d’encourager les assurances habitations dans des zones inondées, ce qui a entraîné la reconstruction de maisons dans ces zones très exposées. Le gouvernement fédéral de son côté n’a prévu aucune compensation pour les personnes contraintes d’abandonner leur propriété suite aux mesures d’expropriation, ce qui les laisse libres de revenir et reconstruire comme ils peuvent, en attendant la prochaine catastrophe.

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Gérer le risque d’inondation, projet Mirabeau Water Garden, Waggonner & Ball Architects, 2013, Nouvelle-Orléans. © Waggonner & Ball Architects

Outre le risque d’inondation et son exposition à la menace de la montée des océans générée par les évolutions climatiques, les parties de la ville gagnées sur les anciens marécages s’affaissent. Conséquences du système de pompage intensif, mis en place au début du siècle dernier : la Nouvelle-Orléans est en train de lentement couler. La comparaison de certains clichés, pris entre 2009 et 2012, par un laboratoire de la NASA a ainsi estimé que certains quartiers s’enfoncent jusqu’à 5 cm par an, accroissant la différence avec le niveau de la mer et la forme de cuvette de la ville issue de son évolution géo-morphologique au moment de la formation du méandre sédimentaire. Aussi, la reconstruction durable de la Nouvelle-Orléans nécessite un changement radical dans la gestion des risques naturels et la modification de la relation entre la ville et l’eau. Le géographe Richard Campanella3, professeur à l’Université de Tulane a orienté ses recherches sur l’évolution de la morphologie urbaine de la Nouvelle-Orléans et l’analyse prospective de scénarios d’évolutions envisageables.

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Intégrer les infrastructures dans le paysage pour améliorer le cadre de vie. © Waggonner & Ball Architects

Gérer le risque en aménageant le paysage n’est pas une notion nouvelle, néanmoins cette approche technique nécessite d’être croisée sur ce territoire avec les enjeux sociaux et culturels évoqués précédemment. Aussi Richard Campanella propose une méthodologie de reconstruction fondée sur une approche scientifique dont le point de départ consiste d’un côté à recenser les populations qui souhaitent continuer à vivre à la Nouvelle-Orléans, malgré les risques, et de l’autre, à identifier les zones sûres à réinvestir. Dans un second temps, il propose sur les zones les plus basses une reconversion en espace verts, espaces de rétention des eaux pluviales, etc. afin de renforcer la résilience urbaine de la ville en cas de nouvelle catastrophe.

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Nouvelle stratégie proposée qui consiste à stocker l’eau plus longtemps, l’utiliser sur place et drainer seulement le surplus. © Waggonner & Ball Architects

L’agence Waggoner and Ball architects4 s’est spécialisée dans la conception de plans de gestion de l’eau en collaboration avec des experts néerlandais. Elle a ainsi gagné quatre concours sur la résilience urbaine et la gestion du risque d’inondation. Leurs projets intègrent des aménagements paysagers comme des zones tampons et des jardins de stockage des eaux pluviales, à l’emplacement de paysages marqués par les lignes de défense mises en place par l’Homme. Cette agence a développé depuis 2005 le « Greater New Orleans Urban Water Plan », une proposition d’un plan d’aménagement urbain et paysager à plusieurs échelles pour une ville résiliente et durable. Ce plan fonctionne en complément du système actuel de digues, mais a pour objectif de pallier les conséquences dévastatrices du système de pompes. En effet, lorsque ce dernier est activé en cas de tempêtes pour évacuer les eaux de pluie, il a tendance à perturber les équilibres en présence et provoquer l’affaissement de la ville dans le sol. Au lieu de chercher à évacuer l’eau de la ville, le plan proposé par Waggoner and Ball architects la met en valeur comme un atout dans la composition urbaine et paysagère.
Fondée sur une analyse précise de la ville et de ses trois cents ans d’adaptation à son contexte géographique, cette proposition répond de façon innovante aux risques. En superposant à la ville une trame de canaux et en facilitant la circulation de l’eau entre le lac Ponchartrain et le Mississipi, ce projet d’aménagement améliore l’évacuation de l’eau en maintenant un équilibre entre l’intérieur et l’extérieur de la ville. Des espaces de stockage, conçus sous forme de parcs, sont à la base de ce réseau pour temporiser les épisodes pluvieux mineurs et ralentir le ruissellement. En développant la trame bleue, cette approche renforce aussi la trame verte de la ville et améliore la qualité du cadre de vie au quotidien pour les habitants en mettant à leur disposition des espaces extérieurs paysagers de qualité.

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Stratégie de gestion de la trame bleue. © Waggonner & Ball Architects

Si la mobilisation de la communauté scientifique montre que des réponses techniques peuvent être envisagées pour palier à la dégradation lente et diminuer l’exposition aux risques d’inondation qui menacent la Nouvelle-Orléans, le défi majeur que doit relever la ville reste complexe. Au-delà des investissements massifs que nécessiteraient l’amorce de ce changement de paradigme requiert un projet politique municipal fort, suivi de mesures d’accompagnement au niveau fédéral, mais aussi par les investisseurs privés et les compagnies d’assurances.

  1. Cet article a été rédigé à partir d’une recherche menée sur la reconquête des berges de fleuve en milieu urbain aux Etats-Unis, grâce au Richard Morris Hunt Scholarship en 2017. Le rapport complet est disponible ici

    Sources complémentaires :

    https://wbae.com/projects/greater_new_orleans_urban_water_plan

    http://richcampanella.com/index.php

    http://coastal.la.gov/

    https://nola.gov/getattachment/a89b0b89-76c0-4f5d-bfd8-618a522a90b9/Vol-3-Ch-12-Resilience/
  2. Kusky, Timothy. 25 septembre 2005, « Time to Move to Higher Ground », Boston Globe
  3. Richard Campanella : http://richcampanella.com/
  4. Waggoner and Ball : https://wbae.com/projects/greater_new_orleans_urban_water_plan
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