Le Grenelle de la Mer - la gestion du trait de côte et la prise de conscience de la recomposition spatial inéluctable - la planification et les risques

  • déc. 2018
  • Par Jean-Michel Jacquet , Architecte urbaniste
Vague sur le front de mer de Saint-Malo. © Mireille Guignard.
Vague sur le front de mer de Saint-Malo. © Mireille Guignard.

L’urgence du réchauffement climatique, de ses conséquences sur les littoraux, nécessite une prise de conscience et des mesures opérationnelles immédiates

Architecte-Conseil de l’Etat depuis plus de vingt ans, j’ai été chargé de deux départements et depuis dix ans je suis en centrale, à la Direction de l’Eau et de la Biodiversité pendant huit ans et maintenant Conseil à la DGALN. J’ai donc travaillé et travaille sur les questions liées aux risques littoraux, à la submersion marine, au trait de côte par le biais de différentes instances, Commission Nationale sur le trait de côte, l’appel à projets, expert sur les Scot littoraux, etc… L’ensemble de cette activité, de ces missions, m’amène à la réflexion suivante :

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Tempête Xynthia sur l’Île de Ré, inondation du complexe de thalassothérapie de Sainte-Marie-de-Ré. © Pep.per de Ré. www.imagesdile.com. Source : Wikipédia

La prise de conscience des aléas liés au littoral et ses incidences dans l’aménagement de ces territoires est très variable. Pour ceux qui ont été concernés par Xynthia, les tempêtes récentes ou la réduction des plages, les aléas ne sont pas une abstraction. En revanche pour la grande majorité de nos concitoyens, un réel travail d’information et de pédagogie reste à faire.
Le littoral est un des territoires français qui connaît la plus forte augmentation démographique, son taux d’artificialisation des sols est 2,5 à 3 fois plus élevé que la moyenne nationale. La population des départements littoraux pourrait croître de 20 % entre 2007 et 2040, pour atteindre 9 millions d’habitants en 2040.
80 % des terres littorales concernées sont privées.
L’urgence, la méconnaissance, le manque de solidarité territoriale conduit certaines communes à protéger leur côte par de l’enrochement ou des infrastructures lourdes au détriment des côtes en aval qui vont subir une réduction des apports sédimentaires, meilleurs tampons protecteurs contre l’assaut des houles, notamment de tempête.
La gouvernance des côtes est inefficace du fait de la variabilité de l’échelle de l’aléa, de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres et du millefeuille administratif. Par ailleurs, il manque une doctrine nationale prospective et ambitieuse mêlant risque et aménagement permettant une coconstruction avec les collectivités territoriales.
Enfin et c’est le plus grave, les conclusions du GIEC, de la communauté scientifique, admettent qu’à la fin du siècle, l’augmentation du niveau de la mer sera supérieure à 1 mètre, ce qui signifie qu’en cas de rupture de digues, de dunes, c’est 70 % des terrains bas de la Camargue qui seraient sous les eaux ainsi que toutes les côtes nationales à la même altitude et que dire hors hexagone, des îles, côtes, au niveau de la mer pour mémoire, le Bengladesh perdrait un tiers de sa surface, qu’adviendra-t-il des 150 millions de Bangladais ?

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Avec une hausse des océans d’un mètre, la Camargue serait noyée sous les eaux, selon cette simulation réalisée à partir des données de la Nasa. © FIRETREE / GOOGLE MAPS

Je propose quatre mesures qui viseraient à participer à l’amélioration de cette situation préoccupante pour les populations côtières et leurs activités :

1. Créer une organisation lisible et efficace pour faire face à un enjeu de sécurité nationale et de développement local.

La variabilité de l’échelle géographique des aléas et risques me conduit à proposer que la bonne collectivité territoriale pouvant porter l’aménagement avec une vision globale sont les régions à façades maritimes.
Pour l’État, entre le volet régalien de la prévention et de la gestion des risques et le caractère incitatif des politiques de soutien à l’aménagement, il faut définir une doctrine mêlant l’un et l’autre, permettant un aménagement résilient de notre littoral, avec une vision de long terme des effets littoraux.
Cette doctrine doit être portée par un seul organisme : une agence nationale des littoraux.
Cette agence aurait une mission étendue : assurer une gestion résiliente, durable, prospective des littoraux et coconstruire avec les régions une politique d’aménagement pérenne et prescriptive que ces dernières pourront inscrire dans leur Schéma Régional d’Aménagement et de Développement (SRADDET).
Elle serait le garant d’une cohérence nationale face aux aléas, tant dans la distribution des indemnités et aides, que dans la gestion des équilibres littoraux et de la biodiversité.

2. Soutenir la pédagogie et l’ingénierie locale de projets

La prise de conscience par l’ensemble des populations concernées de l’enjeu du réchauffement climatique des aléas de submersion, d’érosion et de risques liés aux côtes est une question fondamentale. Pour passer outre le déni de certains élus, et sortir des visions à court terme, il faut toucher l’ensemble du corps social.
L’agence aurait comme mission première d’informer, en se basant sur la réalité scientifique et les simulations qui peuvent être faites sur chaque territoire (voir les études de la DREAL Basse Normandie). Médiateur entre la recherche et l’action, elle aurait comme missions la pédagogie vis à vis du terrain, élus, citoyens, entreprises d’activités littorales… et le soutien en ingénierie aux projets locaux.
Les financements dédiés à la prévention des risques côtiers (aménagement de digues, éperons…) gérés par l’agence de financement des infrastructures (AFITF) pourraient être mobilisés pour des projets de relocalisation des biens et des services, pour passer d’une logique de « défense contre la mer », perturbatrice et coûteuse à court terme, et peu pérenne par manque d’entretien à long terme, à une logique de « composition avec les risques littoraux », respectant les mouvements naturels.

3. Promouvoir un développement basé sur l’aléa vu comme une opportunité de redynamisation des territoires

Le moment est venu d’envisager, en termes de développement durable, un aménagement du littoral harmonieux où l’aléa serait un atout paysager.
Le changement de paradigme de l’urbain du technique au paysager au résilient peut seul envisager le pire. Le réaménagement spatial nécessaire doit anticiper des politiques foncières, économiques, urbanistiques rendant ce mouvement possible.
C’est aussi une chance pour réintroduire une biodiversité malmenée, développer un éco-tourisme responsable et mettre en oeuvre une solidarité entre l’aménagement de la bande côtière et son rétro-littoral.

4. Définir une échelle spatiale d’intervention plus large que le trait de côte, vers des solidarités territoriales

Sa dimension permettrait des solidarités entre littoral et rétro-littoral.
À cette fin, le confortement des établissements publics fonciers, adossés aux régions, aurait comme objectif d’anticiper les mutations des « hinterlands » littoraux exposés aux risques et adaptés aux processus de relocalisation.
Une analyse économique permettra ainsi la valorisation des fonciers du rétro-littoral par une appréciation géomorphologique du littoral et rétro-littoral et de la cellule hydro- sédimentaire auxquels ils sont soumis, et de leur capacité d’accueil globale pour répondre aux besoins du territoire.

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