La résilience au Prêcheur, une utopie refondatrice ?

  • déc. 2018
  • Par Marcellin Nadeau , maire du Prêcheur (Martinique).
Le Prêcheur au pied de la montagne Pelée. © DSA ENSAVT.
Le Prêcheur au pied de la montagne Pelée. © DSA ENSAVT.

La survie nous rend créatifs.

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Anse couleuvre au nord du bourg. Le littoral préchotain est marqué une végétation luxuriante enveloppant les flancs du volcan directement en contact avec la mer des Caraïbes. © DSA ENSAVT.

Le Prêcheur, commune de 1 500 habitants et de 2 922 hectares située à l’extrême nord-ouest de la Martinique au pied de la montagne Pelée et du mont Conil, au bord de la mer des caraïbes est exposée à tous les risques naturels, hormis le risque d’avalanche de neige. En effet, outre les éruptions volcaniques de la Pelée qui marquèrent la mémoire collective en 1902 et 1928, outre les mouvements de terrains et les séismes qui concernent tous les pays de la Caraïbe insulaire, notre territoire est sujet aux risques littoraux (submersion marine, inondation, tsunami, et singulièrement l’érosion côtière) et à un autre risque très spécifique, le risque de lahars, terme désignant en indonésien des coulées de boues d’origine volcanique. Ces lahars chargés de cailloux et de blocs de roches dévalent le lit de la rivière du Prêcheur à certaines périodes de forte pluviométrie.

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Une urbanisation fortement exposée aux risques naturels (submersion, érosion côtière, houle cyclonique, lahars…) sans compter les risques sismiques non représentés ici qui soumettent l’ensemble des habitations mais fragilisent aussi les sols. © DSA ENSAVT

Ce faisant, face à cette exposition aux phénomènes naturels intenses, la population préchotine a su développer une forme de résilience qui constitue aujourd’hui le récit autour duquel notre équipe municipale compte mobiliser la population. Il s’agit aussi de faire face à une possible désertification qu’impliquent les conditions économiques et sociales propres à la Martinique et que pourraient accélérer ces expositions aux risques naturels. En effet, ce récit vise à donner à la communauté préchotine des perspectives de refondation de leur territoire de vie. S’appuyant sur ces risques naturels intenses que le changement climatique accélère inévitablement, nous faisons le pari d’un développement durable dans l’opportunité d’en faire un véritable levier de renforcement de l’attractivité de notre commune.

Les bases historiques de notre récit

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L’erruption de 1902. © DSA ENSAVT

En 1902, la commune du Prêcheur comme sa voisine Saint-Pierre (chef- lieu à l’époque de la Martinique) a été particulièrement impactée par l’éruption de la montagne Pelée. Et, face à la volonté des autorités de l’époque de rayer nos deux communes de la carte de la Martinique, les préchotains comme les pierrotains ont résisté et imposé leur réinstallation sur le territoire de leur commune. Signalons également le rôle héroïque du Maire du Prêcheur de 1902, Félix Grelet, qui a fait montre de courage et de détermination quant à la défense de sa population (aujourd’hui par la volonté de notre équipe municipale une salle municipale importante porte le nom de ce maire exemplaire). De 1929 à 1932, une deuxième période d’éruption de la Pelée entraîne, une fois de plus, l’évacuation de la population préchotine vers la ville de Schoelcher. Passée cette deuxième crise liée à l’éruption de la montagne Pelée, des préchotains, cette fois moins nombreux qu’en 1902, se réinstallent de nouveau sur le territoire originel.
Dans les années 30, de nombreux équipements publics sont alors construits : l’église, la mairie, le phare…

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Reconstruction dans les années 30. © DSA ENSAVT

Cette volonté de vivre à tout prix sur ce territoire et de continuer à « faire communauté » a suscité un vif débat entre les personnes favorables et les personnes défavorables à la réinstallation. En 1930, le maire du Prêcheur eu la bonne idée, très innovante pour l’époque, d’organiser un référendum, par lequel la majorité des préchotains exprima sa volonté de continuer à vivre au Prêcheur. C’est à partir de ce vote fondateur que la population démontra sa capacité de résilience. Elle occupera différemment l’espace, abandonnant les flancs de la Pelée où elle résidait précédemment, pour s’établir essentiellement sur la frange littorale.

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Le centre bourg.© DSA ENSAVT.

Toutefois, la terre des mornes du volcan demeurant très fertile, les agriculteurs préchotains développèrent une forme de nomadisme avec des déplacements quotidiens de type pendulaire entre le bourg sur le littoral et les exploitations agricoles situées sur les mornes. Un nomadisme, qui rappelle beaucoup la conception amérindienne et singulièrement kalina, d’occupation de l’espace.

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Une urbanisation caractéristique en bordure littorale de part et d’autre de la route, et sur les alluvions de l’embouchure de la rivière du Prêcheur, avec une occupation de quelques mornes par des opérations récentes (logements sociaux et résidence pour personnes âgées dépendantes). © DSA ENSAVT

Nous affirmons sans hésitation que cette manière de concevoir son environnement est beaucoup plus adaptée à notre réalité insulaire soumise aux risques naturels que la vision que sous-tend la notion de repli stratégique, fortement préconisé par le plan national de gestion du trait de côte et « d’inspiration continentale ».
Cette vision « nomadiste » de l’aménagement qui s’oppose à la conception que nous qualifions de « fixiste » propre à la notion de repli stratégique est au cœur de la démarche que la municipalité du Prêcheur a décidé d’initier, accompagnée en cela par la DEAL Martinique et le PUCA, continuant ainsi le récit de la résilience préchotine. Nous avons l’ambition de faire de cette nouvelle étape inscrite dans la continuité historique, une « utopie refondatrice », en somme une « sitopie », comme le suggèrent les jeunes architectes du DSA de l’école de Marne-la-Vallée1, auteurs d’une excellente étude sur l’avenir du littoral préchotain.

La Démarche expérimentale inaugurée au Prêcheur2

Face aux effets du recul du trait de côte et des risques de submersion, des stratégies innovantes pour le réaménagement des zones côtières sont à proposer et expérimenter et, en premier lieu, offrir le débat à la société civile, et, avec elle, dessiner les scénarios des possibles, anticiper les transformations que l’on sait aujourd’hui inéluctables. C’est avec cette ambition, qu’a été lancé l’appel à idées, « imaginer le littoral de demain », par le ministère en charge du développement durable en 2015. Parmi les propositions d’actions et d’initiatives, figure l’étude réalisée par les jeunes architectes diplômés de la formation d’urbaniste organisée par le DSA de l’ENSAVT de Marne-la-Vallée, en liaison avec la Direction de l’Eau et de la Biodiversité. C’est donc « par le projet » qu’une stratégie territoriale souhaitée pérenne sur le long terme a vu le jour…
L’étude prospective a « donné à voir un futur », certes utopique en regard des tendances et pratiques actuelles, mais « vertueux et donc désirable » et, ce faisant, elle a su interpeller la communauté des acteurs sur les actions et opérations à enclencher pour les concrétiser aujourd’hui.

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Simulation 3D de la stratégie (projection sur maquette) : remonter dans les mornes et créer des liaisons intercaraïbes par du cabotage maritime, qui sont aussi autant de points d’évacuation de l’île en cas d’évènements climatiques extrêmes. © DSA ENSAVT.
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Amorcer le principe stratégique, une mobilité du bord de mer vers les mornes, relocaliser l’habitat et les équipements, et renaturer le rivage tout en accueillant les activités maritimes (pêche et échanges)… Habiter à l’abri, en rassemblant des groupes de maisons individuelles ou semi-collectives à proximité d’un équipement refuge (ici, l’école enfantine) sur le morne face à la mer et profitant de la ventilation naturelle que procurent les alizés dans les hauteurs. Un principe qui pourrait se répéter sur l’ensemble des quartiers préchotains. © DSA ENSAVT.

Qui va suivre le maire du Prêcheur ? Titrait l’article de presse restituant la journée de présentation de l’étude en novembre 2017, au défi de l’engagement lancé par l’élu porté par l’importance des menaces qui pèsent sur la population.
Le Plan urbanisme construction architecture (PUCA) s’est porté volontaire avec le soutien des services de l’État local (DEAL), les diverses institutions et experts associés, motivés par les ambitions fortes de développement durable, par la vision holistique d’un possible aménagement littoral à expérimenter. Depuis janvier 2018, des lahars ont accéléré la réflexion d’anticipation, activant les deux opérations jugées les plus urgentes pour la relocalisation: le déplacement du groupe scolaire en école-refuge sur le morne, et la réalisation d’opérations d’habitats susceptibles d’être attractives pour l’accueil des familles implantées aujourd’hui dans des franges littorales menacées.
Début novembre, l’équipe animée par l’Atelier Philippe Madec a été retenue pour une mission de maîtrise d’œuvre urbaine, paysagère et sociologique devant permettre d’établir des opérations innovantes , dans une logique participative de coproduction avec la population. La définition du projet stratégique « avance en marchant ». Il tente d’élaborer des diagnostics partagés ; des propositions pour repenser la conception des espaces publics et les solutions de desserte ; le programme pour la reconstruction de l’école et sa conception à la fois comme attracteur de vie collective et comme espace refuge, et enfin la préfiguration d’opérations « d’habitats renouvelés » et leur modalités d’insertion socio-urbaine et environnementale pour l’accueil, notamment, des familles libres de désirer leur lieu et cadre de vie.

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Depuis le terrain, emplacement du projet. En bas, en face, la mairie, à droite, l’église et le presbytère dont la réhabilitation sera prétexte à expérimenter un dispositif innovant parasismique -voir également l’article de Serge Gunot (http://anabf.org/pierredangle/dossiers/littoral/presentation-de-sekirit-li-le-concept-anti-ecrasement). Il est prévu d’en faire le “lieu” du projet. Vue depuis le terrain du projet. © Michel Lefeuvre.

Stimulant les fibres créatives de ce territoire fertile en synergie d’acteurs et en partitions d’actions, plusieurs initiatives se sont agrégées au profit de la pluralité et la transversalité de la démarche expérimentale : un observatoire des traumatismes liés aux risques pour accompagner les habitants et en particulier les enfants, une vidéo participative pour libérer la parole, construire le récit du futur et créer accessoirement des vocations de cinéaste ; un jardin créole partagé mu en ressource médicinale ; un dispositif anti-écrasement parasismique pour ménager le lieu du projet ; de l’archéologie préventive à initier sur le cœur historique près du vieux clocher, monument le plus ancien de l’île ; un périmètre d’expérimentation pour un aménagement frugal des espaces publics, un funiculaire, etc…
Une ambition particulière est mise sur les opérations d’habitats qui feront l’objet d’un appel à projet propre à questionner les modèles établis et les situations difficiles liées aux risques naturels et conditions tropicales. Comment répondre à l’urgence du relogement tout en relevant l’enjeu d’innovation environnementale et de refondation symbolique porté par la commune ? Comment rendre attractive cette relocalisation des habitats et des espaces de vie de la commune et, ce, dans l’ambition d’un développement durable, avec une empreinte environnementale globalement la plus neutre possible et avec un objectif affirmé de mixité sociale à la fois pour des familles disposant de ressources financières très limitées et des ménages moins contraints ? Le processus de construction renouvelée fait l’objet de trois grandes orientations : revisiter les fondements de la culture architecturale antillaise en manière notamment de conception des espaces intermédiaires tant pour le filtrage entre l’intérieur et l’extérieur que pour l’accueil d’usages multiples (la varangue par exemple) ; concourir à une diversification des techniques constructives pour mieux s’adapter aux environnements et valoriser les ressources locales (filières biosourcées, bois, tressage…) ; activer de manière efficace les « maîtrises d’usage » pour, à la fois, affiner les offres d’innovation et mieux valoriser les savoirs faire des habitants susceptibles de se mobiliser (autoconstruction, finitions en laisser faire, formation, compagnonnage, etc).

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L’habitat congloméré du centre bourg sur la bande des 50 pas géométriques en bord de mer. © DSA ENSAVT.

Rendre attractif, abordable, adapté et adaptable le déménagement d’une population consciente du caractère inexorable de cette stratégie de mobilité mais fondamentalement inquiète et pour une part, sans doute importante, méfiante vis-à-vis des conditions concrètes de sa réalisation, implique de dresser des préalables, comme un état des lieux partagé et précisément documenté, comme de légitimer ces énergies qui font du Prêcheur un territoire exemplaire pouvant redonner espoir quant à notre engagement face au changement climatique et à la confiance dans la mobilisation des ressources des écosystèmes vivants littoraux.

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Rassemblement de la population lors de la fête annuelle du Boyoton. © Mireille Guignard.

« Toute communauté humaine – fût-elle la plus petite- qui disparaît, c’est un appauvrissement pour l’humanité. A partir de là, nous nous disons déterminés à tout faire pour que notre population vive sur ce territoire choisi, » déclaration de Marcellin Nadeau, au Forum Bodlanmé, Schoelcher, juin 2018.

  1. . Quatre architectes participaient à la formation du DSA de l’Ecole nationale supérieure de Marne-la-Vallée : Justine Caussanel, Camille Chastanet, Marion Savignon, Félicien Pecquet-Caumeil, auteurs de l’étude « Adapter le littoral du Prêcheur au défi du changement climatique » dont sont tirées beaucoup d’images qui illustrent cet article. Qu’ils en soient amplement remerciés. Cahier visionnable en ligne
  2. Texte amendé par Mireille Guignard, chargé de mission au PUCA et responsable des laboratoires d’aménagement littoral, avec Michel Lefeuvre, ingénieur, architecte et urbaniste, consultant pour le PUCA dans le cadre du montage des opérations d’habitats renouvelés.
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