Entre sommets et creux de vagues, la mer est-elle calme ?

Carte postale ancienne de l’Hôtel Mirador, Collection Fcn et M.Monod © http://portiragnespassion.over-blog.com/
Carte postale ancienne de l’Hôtel Mirador, Collection Fcn et M.Monod © http://portiragnespassion.over-blog.com/

Propos de Mme le Maire, Gwendoline Chaudoir (G.C. dans le texte) recueilli par un architecte & urbaniste de l’État (AUE dans le texte) suite à l’étude « Le littoral héraultais face au changement climatique » de Louise André, Clémence Poitevin, Bérénice Rigal, et Léna Tyack, étudiantes en DSA d’architecte-urbaniste à l’Eav&t (École d’Architecture, de la Ville et des Territoires à Marne-la-Vallée).

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Workshop étudiant. ©Mairie de Portiragnes

AUE ⎜ Bonjour, Mme Gwendoline Chaudoir, Maire de Portiragnes et vice-présidente de l’agglomération Hérault Méditerranée en charge de l’environnement. Vous avez reçu à plusieurs reprises et avec beaucoup d’attention des jeunes architectes en spécialisation d’urbanisme qui ont travaillé consciencieusement sur le littoral à l’horizon 2070. Voilà le résumé qu’elles font de votre commune littorale :
**LA+CP+BR+LT1 : **« Portiragnes est un village d’environ 3 500 habitants, installé entre deux fleuves côtiers, l’Orb et le Libron. Le canal du Midi, qui délimite la ville, est à proximité d’une grande zone humide. À deux kilomètres du centre-bourg, la station balnéaire s’est installée dans la plaine alluviale. Elle est située à l’arrière d’une ancienne dune, légèrement plus haute que la zone humide. Jusqu’alors protégée par cette microtopographie, elle subit aujourd’hui les assauts de la mer. Or, plus de la moitié des habitants vivent dans la station, une population pouvant être multipliée par dix durant la période estivale.
Côté mer, la fréquence, la violence et l’accroissement de ces épisodes méditerranéens accentuent l’érosion de la côte, causant la diminution des plages et pouvant menacer le premier front bâti.
Côté terre, un réseau discontinu de canaux agricoles, allant de la station jusqu’au canal du Midi, provoque des inondations par débordement des champs d’expansion, du canal du midi lui-même, de l’Orb et par ruissèlement des coteaux. »

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Vue aérienne de la « Grande Maïre » © Conservatoire du Littoral
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Photos aériennes 1950/2018. ©cahier du DSA

AUE ⎜Cette analyse vous convient-elle ? Pouvez-vous compléter en quelques lignes la situation et le contexte de votre belle commune littorale ?
G.C. ⎜ La description est juste. C’est une commune devenue balnéaire traditionnelle et languedocienne. À l’origine assez éloignée de la mer, au bord du canal du midi, elle s’est concentrée quasi-exclusivement sur la viticulture et l’agriculture jusque dans les années 50. À cette époque, seuls quelques cabanons de pêcheurs se trouvaient sur la plage.
Entre temps, notre station balnéaire est en effet soumise à un faisceau croisé de risques inondation, fluviaux et submersion marine ; en particulier les coupures d’urbanisation et secteurs naturels que la Mission Racine avait veillé à préserver.
Nous sommes pris en étau entre l’ancien lit de l’Orb, qui tend à reprendre son cours naturel dans cette vaste plaine littorale2, et l’ancien grau du Libron.
Sauf que préalablement à ce type de démarche de protection littorale et de préservation des espaces, les dunes et les arrière-dunes, ont fortement été impactées par le piétinement et la présence des voitures.
Des projets dans les années 80 puis 2010 ont permis la suppression du parking pour reconstituer l’ensemble du cordon dunaire et l’érosion a paru se stabiliser. Mais les derniers coups de mer ont été très impactant, et l’étendue de plage se réduit.

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Vue aérienne de la « Grande Maïre » © Philippe Calas

L’important serait de travailler à l’échelle minimale de l’EPCI « Hérault Méditerranée », voire des intercommunalités d’agglomération pour gérer l’ensemble du bassin sédimentaire entre l’Hérault et l’Orb. Une approche globale devrait concerner tout le territoire entre Agde et Vendres pour pérenniser un travail cohérent autour de la mobilité du trait de côte pour ne pas aller à contresens des démarches locales.
De nombreuses doctrines nous impactent et nous devons à la fois bien les connaître et pouvoir les maîtriser. Avec les syndicats dans le cadre des SLGRI, avec la Région pour le développement économique, avec VNF pour le Canal du Midi, avec les services de l’État pour les stratégies de gestion du trait de côte, des façades maritimes et du domaine public maritime.
Ce que les Maires réfutent le plus, c’est d’être mis devant le fait accompli avec peu de marges de manœuvre. Ce qui arrive même après de longues phases de concertation et d’échange. Ces cas heureusement ponctuels sont contre-productifs.
Le pire en effet serait de nous laisser avancer et au final de nous empêcher de concrétiser. Ça arrive quand on entend qu’il faut essayer d’expérimenter mais que finalement localement, on se rend compte qu’il n’y a plus de champ d’application possible.
AUE ⎜D’un point de vue national, en considérant le fait que le linéaire de côtes françaises dépasse la longueur des frontières terrestres, pensez-vous que cet enjeu soit pris en compte à la bonne échelle ?
G.C.⎜
Au niveau national, on a l’impression que nos soucis sont compris quand on nous invite à chercher des solutions, mais localement on ne connaît plus que la règle qui ne permet rien.
On se sent démuni et usé par un système sans issue. Les citoyens ne comprennent plus sur qui s’appuyer et ont l’impression que les études sont lancées dans le vide.
Qui peut prétendre à tenir la parole officielle ? Qui fait le lien entre les niveaux régionaux, locaux et nationaux ?
Parce qu’en fait concrètement pour vous donner un exemple ; on travaille sur des solutions intégrées de défense douce et globale et au final ces perspectives de protection face à l’érosion peuvent être considérées comme dures. Et quand les bases de discussion changent, il faut recommencer l’argumentaire et les simulations.
C’est ce que j’ai expliqué au ministre de la Transition Écologique et Solidaire, M. François de Rugy à l’occasion du salon de l’assemblée des Maires : le sujet central, c’est le maintien simultané de tous les enjeux majeurs d’économie touristique, de préservation de la biodiversité et du bien-être humain. Mais qui peut prétendre à embrasser l’ensemble de ces sujets parce qu’aucun ne peut être minoré face aux autres ?
On attend avec impatience le rendu de la mission parlementaire sur les risques littoraux en espérant que cela ne vienne pas encore rigidifier les choses ? Mais que cela s’insère dans un pacte territorial avec les Maires. On prend la loupe et on adapte les doctrines aux spécificités des territoires.

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Blocs diagrammes Portiragnes. ©cahier du DSA

AUE ⎜Le travail de ces jeunes architectes pose des questions théoriques mais fondamentales à la fois : face à l’érosion et à la montée de la mer prévisible aujourd’hui, comment concilier préservation et transformation inéluctable ?
LA+CP+BR+LT : « Portiragnes est un village dont la typologie à deux polarités est récurrente à l’échelle du littoral (…). L’activité balnéaire est devenue un levier économique majeur, transformant les pratiques de ces territoires, les modes d’habiter et le rapport au paysage. Aujourd’hui, la préservation de cet écosystème ne dépend pas seulement de la réponse apportée à l’élévation du niveau marin ; elle repose tout simplement sur sa dédensification.
Ainsi, des transports en commun sont créés ou intensifiés sur les grandes infrastructures qui longent la mer, qu’elles soient ferroviaires, fluviales ou routières. Au droit des villes ou aux croisements entre ces grands axes, des pôles assurent la prise de relais entre les différents moyens de transport. Ils favorisent l’accès à la plage par les transports en commun. Les villes voisines acquièrent une importance centrale et sont susceptibles d’être densifiées.
Les pratiques touristiques sont diversifiées, davantage tournées vers un tourisme vert. Des continuités piétonnes ou cyclables sont mises en place par le réaménagement des voiries et chemins existants. Elles traversent différents paysages. Le canal du Midi ainsi que le canal du Rhône à Sète permettent la traversée du département et deviennent la colonne vertébrale d’un système de parcs relié aux vallées et aux plaines alluviales. Celui-ci se pratique à pied, à vélo, ou encore en péniche.
Comment maintenir une vie sur cette future « presqu’île », en relation avec le bourg ? Le projet s’appuie sur les caractéristiques naturelles et agricoles de ce littoral. Il s’agit d’une part de reconstituer le cordon dunaire, d’autre part de restaurer le paysage agricole. »

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Photographie des plages. ©Philippe Calas

AUE ⎜ Selon vous, localement comment anticiper ce long terme, est-ce difficile, possible ?
G.C.⎜ Vous me demandez comment on va s’en sortir ? Au moment où vous me posez la question, je suis moins optimiste que d’habitude. Parce qu’une sorte de marche arrière a été enclenchée. Une tendance individualiste risque de se dessiner au creux de la vague avant les prochains épisodes méditerranéens. Certaines communes risquent de vouloir uniquement défendre leur première ligne de façade urbaine alors qu’on avait l’impression qu’un travail de cohérence avait été entamé à grande échelle.
Le danger à éviter, c’est la logique du chacun sa façade et chacun pour soi. Parce que la priorité dans laquelle est classée la commune, détermine la stratégie de défense en mer et donc l’implication directe de l’organisation temporelle et spatiale de la recomposition induite.
C’est d’ailleurs peut-être avec l’aide des syndicats de bassins versants, en configuration de diagnostic partagé pour lutter contre l’aléa fluvial qui nous prend en sandwich que nous pourrons trouver une issue de l’adaptation nécessaire aux risques et des choix de sites dans une logique de diminution de la vulnérabilité. C’est le travail effectué avec les syndicats de bassins versants dans le cadre de la GEMAPI.
Parce que si on veut essayer de repenser les modes d’habiter, trouver des zones refuges en évitant les routes inondées, travailler avec les campings en hiver par exemple, assurer les secours en zones inondables, rendre résilient les constructions, … Bref, en comprenant que la mer monte, les communes littorales réaliseront qu’elles risquent d’être un jour coupées du monde comme dans un mode de vie insulaire. En résumé, on est tous dans le même bateau et dans une mer incertaine. Et si on n’écoute pas ce message, on se met en situation de danger, parce qu’on ne s’y est pas préparé. Cette réflexion pourrait un jour se faire à l’échelle d’un volet littoral maritime du SCOT ?

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Vue aérienne «Les Voiles » © Philippe Calas

AUE ⎜Quels sont les signaux faibles qui caractérisent la dualité du littoral si convoité et si sensible à la fois ?
G.C. ⎜À Portiragnes, il y a des zones habitées entre les deux risques majeurs cités par les jeunes architectes. Et pour les habitants, le dérèglement climatique, il se ressent quand les habitudes du quotidien changent suite à des évènements forts. Il n’y a plus le même nombre d’escaliers pour descendre à la plage, la longueur de sable est différente, la laisse de mer est plus chargée et profonde que la dernière, le parking de voitures est inondé… La pression de la mobilité du trait de côte paraît lointaine tant qu’elle n’est pas prégnante sur la qualité de vie de tous les jours. Depuis peu, il y a un net changement dans la perception des habitants. Mais la pédagogie reste difficile parce nous n’avons pas tous les outils financiers, logistiques et des moyens de communications positifs. Et les concitoyens pensent naturellement que notre devoir est que ça redevienne comme avant. Je suis rendu comptable de mon bilan de défense aux yeux des habitants. L’idéal serait d’organiser des ateliers de décryptage des contraintes techniques.
AUE ⎜Avant de conclure, vous rencontrez de nombreux acteurs des politiques littorales au bord de vos plages. Quelles suggestions pourriez-vous leur faire ?
G.C.⎜Les acteurs s’appuient déjà sur une analyse technique, mais il s’agit aussi de choix politiques au sens noble du terme. Oui, il faut aller au bout des expertises, mais il faut aussi qu’elles puissent aboutir à un atelier public des études littorales, dans les comités de quartiers par exemple pour m’aider à expliquer que certains aménagements défensifs peuvent causer plus de dommages qu’ils n’en réparent. En tant que Maire, je m’engage à non seulement aller chercher l’information mais à vous la soumettre de manière transparente. Je pense que c’est le seul moyen pour rester crédible et pour espérer que les populations nous suivent au final.
La fenêtre d’opportunité est fine et quand bien même on fait beaucoup de choses, on donne sans compter, quand bien même on regarde l’énergie déjà dépensée, il faut rester vigilant aujourd’hui plus que jamais.
Après, il n’y a pas de secret, pour des atténuateurs de houles, des nouveaux brises lames, ou épis dégressifs, pour relocaliser certains équipements, pour acheter de nouveaux terrains, pour lancer des travaux d’adaptation aux risques, il faut non seulement gagner du temps mais il faut des budgets. Et selon moi, des possibilités d’aides seraient bienvenues sur ces sujets terre/mer comme il en existe sur les inondations. Une sorte de fond Barnier à généraliser sur les risques d’érosions et de submersion marine par l’intermédiaire de financements nationaux ou régionaux ?
Et là, des appels à projets avec des financements cohérents à la clé pourraient être lancés pour motiver des solutions de recomposition à condition que les collectivités puissent partager les financements et les responsabilités et se sentir moins seules et abandonnées. Les collectivités ne cherchent surtout pas à être propriétaires du foncier ou du projet, mais revendiquent le droit de participer à la maîtrise du processus. C’est compliqué la recherche de solution pour un élu, il ne peut pas perdre de terrain, il doit protéger ses habitants. Et faire face au monde du possible, c’est mesurer la distance entre les solutions hors sols qui sortent de manière théorique et celles qui sont applicables concrètement dans nos territoires.
AUE⎜Pour vous laisser le dernier mot, vous avez choisi d’illustrer cet entretien par des photos. Pourquoi celles-ci ?
G.C.⎜ Le conseil municipal de Portiragnes a la chance d’avoir un adjoint à la culture et au patrimoine qui prend de très belles photos et notamment par drones. Je me suis dit que pour mieux comprendre la problématique littorale, il fallait prendre de la hauteur par rapport à notre territoire. Autant le faire pour de vrai et offrir aux lecteurs de la revue « Pierre d’Angle » les plus belles photographies de Philippe Calas.

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Photographie de ganivelles. © Philippe Calas
  1. Louise André, Clémence Poitevin, Bérénice Rigal, et Léna Tyack
  2. « La “Grande Maïre” a été classée site Natura 2000, au titre de la directive européenne “Habitat-Faune-Flore” de 1992. On y rencontre 14 habitats d’intérêt communautaire. Cette zone présente deux lagunes, la “Maïre” et la “Rivièrette”, qui constituent un ancien bras de l’Orb. Ce site, où se côtoient eau douce et eau salée, recèle une multitude d’habitats naturels. Des dunes, en passant par la sansouïre (végétation où la salicorne domine), aux prés salés, le paysage est très diversifié. Depuis environ une dizaine d’années, une roselière s’est formée au cœur du site. » Conservatoire du Littoral.
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