L’invention des promenades urbaines selon Alphand et la transcription contemporaine avec la promenade du Paillon à Nice.

  • déc. 2017
  • Par Michel Péna , Paysagiste
La promenade du Paillon vue du ciel. © Péna Paysages.
La promenade du Paillon vue du ciel. © Péna Paysages.

La promenade est le moment privilégié qui permet de retrouver une relation sensible et sensuelle à la ville, une certaine affectivité avec son cadre de vie.

On sait combien Haussmann et Napoléon III vont interpréter la structure de la forêt royale pour créer le nouveau plan de Paris. Cette transcription va créer les bases d’un paysage si spécifique. Mais cette structure aurait sans doute été d’une grande brutalité si Jean-Charles Adolphe Alphand 1 n’était pas intervenu pour lui donner une peau, une sensualité même grâce à l’usage du vocabulaire emprunté aux jardins et utilisé pour créer les « promenades ». Dans un espace souvent déjà constitué, il va disposer, kiosques pittoresques, mobilier de « jardins », plantations d’arbres, fleurissements, fontaines, bancs publics, sols rustiques. Il va ainsi transformer les grands axes, les percées austères, en compositions de paysages.

En quoi la notion de promenade est-elle une idée aujourd’hui efficace et pleine de sens ?

Il s’agit tout d’abord de préserver ou de recréer de grands vides qui révèlent la raison d’être géographique. Il est alors possible de voir émerger des bribes du territoire originel, le substrat immanent d’une nature cachée et fertile. Au XIXe siècle, il fallait rendre la ville vivable car rongée par les industries polluantes, assimilée souvent aux lieux de travail et de souffrance. Aujourd’hui, la vocation des villes a radicalement changé, et les villes sont, pour beaucoup, devenues des territoires de loisir.
Le travail du paysagiste consiste, plus encore qu’à lui donner du vert, à lui donner de l’air, du vent, du lointain, des horizons, du rêve même ! Il la regarde et il y cherche des fenêtres, des ouvertures. Certaines lui parlent du ciel, des collines lointaines, de la mer, ou encore de la terre et des formes merveilleuses de la vie.
En abordant le paysage d’une ville, ce sont toutes ses couches sémantiques qu’on exhume et que l’on peut faire foisonner. C’est la « ville fertile » dont nous rêvons.

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Nice, promenade du Paillon, miroir et vue sur les collines. © Péna Paysages.

Comment fabrique-t-on le paysage d’une ville ?

D’abord en recomposant des « morceaux » dissociés (par les mécanismes fonctionnels et économiques) en un tout sensible. Réintroduire la primauté du paysage, c’est accepter que la relation sensible à nos environnements est essentielle pour bien y vivre.
L’enseignement d’Alphand, c’est au-delà du parc ou du jardin, la composition d’un système de lieux en relations.
On pourrait donc poursuivre cette vision en imaginant de nouvelles liaisons dans la ville constituant un véritable maillage de grandes promenades. Cette cohérence nouvelle se fonde sur la réalité du lieu, son histoire, sa géographie, son usage, en un mot, son sens remis à jour. C’est la réalité profonde, perceptible et rendue sensible; ce que l’on pourrait nommer plus simplement la « poésie des lieux ». Le promeneur devient dès lors un « sujet percevant » capable de dépasser le simple usage pour entretenir une relation intelligible et émotionnelle avec le lieu dans son épaisseur.

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Pavillon et miroir d’eau sur la promenade du Paillon. © Péna Paysages.

C’est pourquoi cette notion de sens doit présider à la composition.
L’espace urbain, à l’instar de l’espace naturel, possède une géographie, une climatologie, un adret et un ubac. Le trottoir au soleil n’a rien à voir avec le trottoir à l’ombre ! Il ne s’y passe pas les mêmes activités : deux vies parallèles et complémentaires.
Parce que bientôt le monde sera recouvert non plus de villes opposées à des natures, mais bien d’agglomérations plus ou moins denses où se glissent plus ou moins de nature, il faudra bien trouver une certaine nature, là, au cœur même de ces territoires construits. C’est bien cette ville fertile qu’il nous faut imaginer. Fertile tant dans le sens cultural que culturel.
Et là, face au démembrement des villes contemporaines, notre ambition est de tenter d’entreprendre ce remembrement. C’est un remembrement du sens des lieux par la matière sensible, nommée paysage.
Et notre travail consiste donc, au sein de la promenade, de redonner à voir, de révéler, de donner à sentir le monde que l’on traverse, et lui donner ainsi une certaine amabilité, de lui donner un horizon.
Il s’agit ainsi de disposer des scènes aux regards réciproques et bienveillants. Alors, les promeneurs se laissent porter par les courants voluptueux des sens. Comme il est bon de voir leurs légers sourires sur leurs visages.
Face à la ville schizophrène, face à la ville déconstruite, démembrée, tourmentée, tenter d’imaginer et de réaliser un paysage invitant les urbains à jouir d’un peu d’apaisement.
C’est ainsi que nous avons conçu la promenade du Paillon.

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Plan-masse du projet de promenade du Paillon. © Péna Paysages.

L’esprit de la nouvelle promenade interprète la présence d’une nature magnifique, mais cachée : celle de la rivière du Paillon. Bien qu’enfouie, elle donne le fil conducteur de la ligne.
Cette nature fondatrice se dessine alors en un tapis vert glissé entre deux rives boisées. De ces lieux émane le génie des eaux douces venant rejoindre les eaux salées de la Méditerranée.
Le trait de la composition générale se laisse alors guider par ce sens, ces sens. Les deux ripisylves (les rives boisées de la rivière) sont alors ré-imaginées et conduisent le ruban de pierres vertes rappelant le tracé de la rivière oubliée.
Ce mariage entre la pierre et le végétal permet ainsi de redonner à percevoir cette géographie exprimée par ses paysages, en venant se lover autour de la colline du vieux Nice.

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Brumes d’eau et jeux d’enfants sur la promenade. © Péna Paysages.

Il est dès lors possible d’admirer les plus beaux tableaux naturels : les lointains des premières Alpes, la Colline du Château, les façades du vieux et du nouveau Nice qui se parlent, et enfin la mer à laquelle la terre vient rendre une visite courtoise. Quelques animaux marins des plus extraordinaires de la Méditerranée en émergent pour conter aux plus jeunes cette mer maternelle.
Une baleine grandeur nature se laisse volontiers escalader par les petits niçois. Plus loin, le grand miroir d’eau évoque embruns et bouillonnements et reflète les clochers égrainés. Il est l’attraction majeure et accueille les rires des enfants aux plus chaudes journées de l’été.

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Le pavillon offrant abri, ombre et repos. © Péna Paysages.

La grande promenade offre au promeneur bien des situations, bien des lieux de repos, bien des assises tant à l’ombre qu’au plein soleil. Car on peut en jouir quand la France a froid et que Nice pavoise dans un temps si doux et lumineux ! La douceur vient aussi de la présence végétale, foisonnante et généreuse, si heureuse en ce pays. Et cette nature se charge, en traversant la ville, de connaissance et de culture. Car, les plantes du monde entier ont ici été accueillies avec bonheur et viennent saluer le promeneur. Elles lui révèlent bien des histoires lointaines et lui offrent ici un des plus beaux jardins d’acclimatation : une fois passé l’Asie, il entre en Afrique australe, puis traverse l’Australie qui le mène à l’Amérique du Sud puis à celle du Nord !
Ici s’exprime, la magnificence planétaire du climat méditerranéen.

La promenade donne ainsi à jouir du paysage de la ville.

C’est en cela qu’elle est remembrante. Sans Alphand, l’espace créé par Haussman aurait sans doute été invivable, espace d’artilleur. Alphand insuffle du plaisir dans la ville, un plaisir du sens, des sens. L’installation des jardins publics forme ainsi des aboutissements des allées plantées et constitue un jalonnement, un séquencement. Les promenades dépassent de très loin leur stricte mission fonctionnaliste et hygiéniste pour devenir de véritables voyages poétiques.
Pour la promenade du Paillon, il s’est agi de recréer des liens sensibles défaits par la voiture et sa dictature (parkings aériens, gare routière, etc…) mais aussi malmenés par l’accumulation progressive, hétéroclite, d’objets et de lieux divers. Il fallait redonner à percevoir, à sentir les raisons des choses ici présentes : les collines, les grands sujets concernés, les façades historiques ou modernes, le théâtre, les traverses, les axes de vues, les œuvres d’art monumentales intouchables, la mer.
Il s’est donc bien agi de réécrire une histoire mettant en scène toutes ces présences dans un scénario commun. Ainsi, nous servirent grandement les raisons géographiques : l’espace linéaire et l’éloignement progressif de la mer, et nous firent redessiner ainsi une rivière métaphorique.

  1. « Jean-Charles Adolphe Alphand, né à Grenoble le 26 octobre 1817 et mort à Paris le 6 décembre 1891, est un ingénieur des Ponts et Chaussées. Connu pour son travail d’embellissement de Paris, avec le baron Haussmann et ensuite comme directeur des travaux de la ville de Paris, il est considéré comme le père des espaces verts de Paris ». Pour plus d’infos : https://fr.wikipedia.org/wiki/Adolphe_Alphand
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