« Entre cours et jardins » ou l’art d’investir l’espace

  • déc. 2017
  • Par Isabelle Leone-Robin , Historienne d’Art, chargée de Promotion à l’Office de Tourisme du Mans
Aperçu général de l’allée Basile Moreau ( située sur le flanc nord de la cathédrale Saint-Julien)  qui n’est qu’une infime partie de la manifestation « Entre cours et jardins ». © Ville du Mans Pierre Poirrier.
Aperçu général de l’allée Basile Moreau ( située sur le flanc nord de la cathédrale Saint-Julien) qui n’est qu’une infime partie de la manifestation « Entre cours et jardins ». © Ville du Mans Pierre Poirrier.

Au Mans, forte de près de vingt hectares de quartiers historiques rigoureusement bien préservés, la Cité Plantagenêt possède, nichées le plus souvent à l’arrière des façades de maisons à pans-de-bois et des hôtels particuliers de tous siècles, de véritables oasis de verdures très surprenantes. Depuis un peu plus de dix ans, la manifestation « Entre cours et jardins  » présidée d’une main de maître par Josiane Couasnon propose, chaque année, le temps d’un week-end à la jonction de septembre et d’octobre, aux curieux, aux passionnés de jardins, de botanique ou tout simplement aux amoureux du patrimoine historique et naturel la découverte de ces propriétés privées, véritables pépites patrimoniales.

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Affiche de la manifestation. © Ville du Mans

Comme pour les essences rares, pour qu’une manifestation prenne, il faut bien préparer le terrain et surtout obtenir un bon terreau ! Signalés sous la dénomination de Cité Plantagenêt, les quartiers historiques offrent un superbe cadre patrimonial médiéval ainsi qu’une atmosphère, hors du temps, propice à la flânerie et aux rêveries. Mais ce n’est pas tout. Les bonnes volontés, également nécessaires, se retrouvent au sein de l’association « Entre Cours et Jardins »1 créée en 2007 et comptant pas moins de 250 adhérents particulièrement actifs et investis corps et âmes dans la préparation de cet évènement annuel.2

Osmose et complémentarité de deux mondes, le végétal et le minéral

Âme bienveillante, dotée d’une connaissance inépuisable dans l’art des jardins, Josiane Couasnon fourmille d’idées quant à la conception et la mise en valeur de ces cours et jardins. Chaque année, la manifestation « Entre Cours et Jardins » est placée sous une thématique : en septembre 2017, les Portes et Portails étaient mis à l’honneur ; l’année d’avant, c’étaient les escaliers de la vieille ville.

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Maison des Deux-Amis, rue de la Reine Bérengère. © Ville du Mans.

Tous les corps de métiers ayant attrait de près ou de loin à l’art du jardin sont mobilisés pour la mise en valeur du patrimoine historique et architectural. Horticulteurs, pépiniéristes, fleuristes, paysagistes mais aussi architectes, décorateurs, artistes peintres, sculpteurs, plasticiens, antiquaires, designers, éditeurs ainsi que les services techniques de la ville du Mans œuvrent dans un bel esprit communautaire pour mener à bien cet évènement. Ponctuellement, des démonstrations d’art floral, des expositions, des concerts, des conférences ou des tables rondes sont organisés afin de permettre l’accès au public de tous horizons, à des informations et des enseignements sans cesse renouvelés. Ce n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard si Alain Baraton, jardinier en chef du domaine de Versailles est devenu tout naturellement le parrain de cette manifestation.

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Arrangement ornemental, escaliers des Pans de Gorron. © Ville du Mans

Rues, venelles, jardins, balcons, fenêtres, portails, grilles, heurtoirs : la moindre parcelle libre propose de véritables petits exercices dans l’art et la manière de mettre en valeur, simultanément le végétal, le floral, les éléments architectoniques et ornementaux du patrimoine ancien. S’immisçant également dans la sphère privée, la matière végétale investit tous les lieux imaginables, ajoutant comme des touches picturales sur un tableau, des notes colorées ou pastels, soulignant, par ci par là, une terrasse, un ressaut de la muraille romaine, une statue ou une sculpture. Piquant la curiosité de chacun, ce sont de véritables parcours sensoriels qui sont proposés pour le bonheur intergénérationnel sans cesse renouvelé.

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Jardin d’un hôtel particulier, rue de la Verrerie. © Ville du Mans

À chaque sensibilité, son jardin

En effet, des grands espaces naturels3 situés en périphérie de l’agglomération mancelle aux sites plus confidentiels des quartiers historiques, l’art des jardins détient une large place au Mans et démontre le sens d’adaptation de l’être humain aux différents lieux et contextes. Relater le patrimoine naturel manceau revient à retracer les grandes lignes de l’histoire de l’art des jardins. À chaque période, son style. Du côté du patrimoine urbain, au cœur de la Cité Plantagenêt, la part du jardin est congrue parce que ces jardins clos sont nés au gré d’une histoire mouvementée liée aux vicissitudes humaines. Dans ces quartiers, malgré l’étroitesse des parcelles, les jardins verdurés offrent une multitude de manières d’approprier l’espace selon les siècles. En des périodes troublées, les murs protecteurs de la muraille romaine érigée à l’extrême fin du IIIe siècle dictèrent la conduite des habitants soucieux de leur sécurité. La protection intra-muros devint un véritable enjeu et fut à l’origine d’une véritable course constructive. Actuellement, plus d’une centaine de maisons à pans de bois possédant peu ou pas du tout de cours ni de puits de lumière rappellent qu’au Moyen-Âge, investir l’espace, coûte que coûte, était à la fois un enjeu de survie et économique. Consécutivement, les hôtels particuliers des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles obéirent à d’autres injonctions : exposer la réussite de leurs propriétaires, réaliser des jardins réguliers avec des essences de buis afin d’ordonner l’espace. En un mot, maitriser et allier la nature au paysage environnant à la manière des jardiniers italiens font partie d’une des constantes que l’on retrouve dans les jardins de la Cité Plantagenêt. La nature ainsi domptée démontrait la puissance intellectuelle et spirituelle de son propriétaire. Résultat, au lendemain de la Révolution, les quartiers nouveaux de l’agglomération mancelle explosèrent hors les murs donnant des superficies plus importantes pour le bien être des grandes familles industrielles.

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Exemple de décoration éphémère autour du minéral, du végétal et du floral. © Ville du Mans.

Ces îlots verts procurent donc à leurs propriétaires actuels de véritables havres de paix, les connectant à un monde végétal aux richesses inouïes. De nombreuses espèces parfois rares se retrouvent en des lieux étonnants. De clos en clos, le visiteur peut découvrir des érables japonais, des anémones, des clématites, de magnifiques roseraies ou des espèces méditerranéennes telles les acanthes, des palmiers, des roses trémières. Du jardin médiéval clos dans des plessis à l’ambiance des petits jardins à la Française, ordonnés par du buis, en passant par le jardin des simples, tous les chapitres de l’histoire de l’art des jardins « se feuillettent » le long de ces parcours inédits. Les potagers, les vergers dotés d’anciennes variétés de pommiers et de poiriers proposés par l’Association des Croqueurs de Pommes, les vignes installées le long de la rue des Fossés Saint-Pierre ainsi que les jardins des Simples ne sont pas oubliés durant cette manifestation annuelle.

« Entre Cours et Jardins » : une manifestation légitime dans une période éco-durable et responsable

Dans le souci de préserver le patrimoine sous toutes ses formes, le XXIe siècle laisse son empreinte en tirant le meilleur parti de chaque période et de chaque style de jardins. « Entre Cours et Jardins » le déclare sous tous les formes d’art possibles et en osant des associations souvent incroyables. À l’écoute du moment, le maître des lieux apprécie l’esprit des jardins asiatiques ou zen ? On retrouvera avec bonheur cette ambiance dans l’une des cours de l’hôtel Legras du Luart. Les passionnés de jardins s’ouvrant sur les paysages environnants apprécieront le caractère architecturé des jardins en terrasse à l’esplanade du Bicentenaire, ou dans celui de l’hôtel de Chaufour. Érigés sur les pentes de la colline, les jardins côté rives de la Sarthe s’adaptent naturellement à cette configuration naturelle. Les petits jardins s’ouvrent soit sur le panorama de la rive droite de la Sarthe soit se retrouvent cloisonnés aux pieds d’édifices anciens. Ainsi, la maison des petites écoles Saint-Benoît construite proche de l’ancien prieuré Saint-Benoît détient un jardin juste aux pieds de la muraille romaine. Pudique, la végétation est disposée parcimonieusement afin de laisser la part belle au patrimoine antique. La sublimation de l’art ancien passe également par l’intégration d’éléments et de sculptures contemporains lors de cette manifestation.
Le souci écologique est partout présent : paillage des plates-bandes pour garder l’humidité tout en évitant les mauvaises herbes, réutilisation des déchets végétaux, nichoirs et mangeoires pour les oiseaux, abris pour les insectes etc. L’esplanade du Bicentenaire avec la classification phylogénétique des plantes selon les familles devient un véritable observatoire utile et instructif pour toutes les générations.

Une manifestation riche en enseignements

Visiter la manifestation « Entre Cours et Jardins » propose non pas un mais des parcours à la fois ludique, pédagogique, historique et patrimonial excitant tous les sens et réveillant également tous les souvenirs de l’histoire des jardins. Riche en enseignements, cette manifestation reflète l’idée que l’art des jardins n’a pas fini de nous étonner. Loin des jardins purement historiques ou passéistes, ces cours et jardins prouvent qu’ils sont également de véritables sites témoins de notre époque. Mieux que de simples parcelles réduites, ce sont des lieux naturels en devenir fermement tournés vers l’avenir. Leurs propriétaires démontrent leur incroyable adaptabilité et qu’il n’y a pas une mais des solutions proposées, ce qui explique le succès sans cesse grandissant de cette manifestation.

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Ambiance aux abords de la cathédrale Saint-Julien du Mans. © Ville du Mans.
  1. À l’origine de la manifestation, l’association « Entre cours et jardins » possède un site internet dispensant toute information relative aux activités de ses membres : www.entrecoursetjardins.com
  2. Dates de la prochaine manifestation : samedi 29 et dimanche 30 septembre 2018.
  3. L’Arche de la Nature s’étend sur 450 hectares et propose des manifestations abordant des thématiques différentes selon les saisons et selon les activités agricoles : fête de la châtaigne, de la confiture, des pommes, du cochon.
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