Préface… Le projet de fin d’études des AUE pour conforter la place de l’architecte dans la fonction publique d’État

Séance de travail à Pont-Saint-Esprit avec les AUE de la promotion 24 / 2017-2018. © Antoine Monpert, École de Chaillot.
Séance de travail à Pont-Saint-Esprit avec les AUE de la promotion 24 / 2017-2018. © Antoine Monpert, École de Chaillot.

Les architectes et urbanistes de l’État sortent rarement d’une école d’architecture lorsqu’ils intègrent la fonction publique : ils se plient aux épreuves du concours après une expérience professionnelle d’architecte libéral ou salarié, voire d’agent d’un service public ou d’une collectivité territoriale. Durant une année, leur formation post-recrutement s’attache à les adapter à leurs missions nouvelles exercées au bénéfice d’objectifs d’intérêt général incroyablement variés.

L’enjeu principal de la formation consiste à les acculturer en quelques mois aux missions et aux politiques publiques de leur ressort, ainsi qu’aux cadres opératoires nouveaux dans lesquels ils évolueront. Même en tenant compte de modules formatifs différenciés en fonction de l’option choisie, aménagement ou patrimoine, les thématiques abordées s’avèrent non seulement nombreuses mais surtout articulées à des procédures, à des dispositions juridiques et règlementaires, comme à des catégories de partenaires d’une diversité inouïe.

Planification urbaine, préservation du patrimoine bâti ancien, rétablissement de la qualité des milieux de vie et de la biodiversité, création de logements notamment sociaux, développement des transports publics, réhabilitation du parc immobilier, sauvegarde des paysages fragiles, création et gestion de sites patrimoniaux remarquables, promotion de la création architecturale, développement des énergies renouvelables, veille sanitaire et contrôle scientifique et technique sur les monuments historiques, prévention des risques, rénovations urbaines, résorption de l’habitat insalubre, conservation du patrimoine immobilier protégé appartenant à l’État, préparation des territoires soumis aux effets du changement climatique, limitation de l’étalement urbain, attractivité des territoires, etc.

Cette liste non exhaustive peine à circonscrire l’ensemble des connaissances et des compétences à transmettre, à intégrer, à expliciter… Dans un contexte qui contribue peu à la fluidification des relations entre l’autorité et les citoyens, entre l’État et les différentes strates des collectivités territoriales, entre les porteurs de projet et ceux qui en assurent le contrôle ou en permettent la réalisation, l’architecte et urbaniste de l’État élève appréhende également, au cours de sa formation, la complexité de ses missions futures et la subtilité des qualités qu’il aura à engager sur des situations qui cristallisent des attentes fortes. Attentes implicites et explicites à l’échelle individuelle ou collective, avec des répercussions définitives sur le cadre de vie et le territoire, patrimoine commun de la nation.

Ayant vocation à incarner une position de pouvoir ou d’autorité, parfois exposée personnellement dans l’espace médiatique, l’AUE élève doit ainsi mesurer ses futures responsabilités et apprendre à développer des qualités, en particulier d’expertise et de management. Il saura mieux, ainsi, s’insérer avec habileté dans les échanges et négociations conduits avec l’ensemble des interlocuteurs qui peupleront son environnement professionnel, sur un spectre relationnel pouvant aller du particulier jusqu’au préfet de département, au cours d’une même journée.
Lors d’un stage long dans un service de l’État ressortissant à l’un des ministères concernés – ministère de la Culture ou ministères Territoires Énergie Logement, l’AUE élève affronte ces réalités et se confronte à une situation particulière qui fait l’objet de son projet de fin d’études (PFE).

Il est entendu que cette situation particulière, désormais proposée par le service d’accueil du stage, présente un caractère d’exception en raison de sa nouveauté, de la divergence de positionnement des parties prenantes, des tensions rencontrées dans l’évolution d’un site insigne, de la complexité découlant de l’imbrication des compétences, du désarroi des pouvoirs publics face aux problèmes émergeants, etc. Dès lors, le futur AUE est invité à investiguer la situation sur l’ensemble de ses aspects et composantes, de manière à en comprendre tous ses enjeux, à la traduire en termes ordonnés et articulés aux politiques publiques concernées, à en proposer une interprétation qui clarifie le positionnement des différents acteurs.

Ce diagnostic, pour lequel un minimum de recul critique est salvateur pour éviter de se cantonner à des positions convenues, structure une problématisation de la situation analysée. Évidemment, s’il importe de contribuer à améliorer la chose publique, tout manque ou erreur est fatal : la solidité du diagnostic est fondamentale car il n’est rien de pire, dans la “vraie vie”, qu’une appréciation erronée ou écornée pour disqualifier le propos et susciter la méfiance, voire la moquerie.

La problématisation fonde, en effet, la proposition de résolution avancée par l’AUE qui identifie des moyens à mobiliser et des actions à mener dans le cadre d’une stratégie d’ensemble susceptible d’emporter l’adhésion des parties.

Par-delà l’ergonomie formelle du mémoire, plusieurs qualités sont appelées à s’entrecroiser pour nourrir et porter cette stratégie : pédagogie, synthèse, rigueur… sans oublier la créativité !

Les Projets de fin d’études présentés dans ce numéro exposent quelques-unes des trajectoires parcourues par les AUE des dernières promotions : chacun accompagné de son responsable de stage dans la reconnaissance du terrain et, au milieu des autres arcanes, de son encadrant académique, ou directeur d’études. Depuis la découverte du concret de la situation jusqu’à la soutenance du PFE, ces parcours représentent une quinzaine de semaines. Pas une de trop ! et il faut constater combien le travail effectué in-vivo permet aux AUE de mûrir plus rapidement, tant dans la clarté de leur représentation du réel que dans l’aplomb de leur restitution écrite ou orale.

Pour terminer ce propos liminaire, sans doute pouvons-nous percevoir, d’emblée, la prégnance de la gouvernance et du management d’institutions dans les propositions destinées à résoudre des situations complexes en tentant de convoquer l’intelligence collective. Ce peut être le signe que les multiples étapes prévues actuellement dans les lois et les règlements ne parviennent pas, seules ou superposées comme elles le sont, à déverrouiller le dialogue dans la quête d’un compromis qui tracera l’hypothèse d’un projet collectif partagé.

Observons également que les compétences des architectes, comme celles des autres spécialistes de l’espace ou du projet qui composent le corps des AUE, affleurent parfois à peine, ou ne s’expriment pas suffisamment au travers de certains PFE, même s’il y est toujours question d’architecture, de patrimoine bâti, de ville et d’urbanisme, de paysage et de territoires habités… Sans aucun doute, la formation doit-elle s’interroger sur ce point pour que leurs contributions professionnelles nourrissent au mieux l’action et le débat publics, sur la base d’une parole experte et engagée dans les projets et appelée à se donner les moyens d’être entendue.

Par-delà les grands objectifs et les lignes puisées dans les règlements qui définissent à grands traits la légitimité à intervenir et les intentions génériques, ce dont les architectes et urbanistes de l’État ont à traiter se traduit toujours par des faits matériels, incarnés et tangibles. Dans la volonté de partager les valeurs d’un site ou d’un projet, de souligner les dimensions perfectibles ou traumatisantes d’une intervention, ou bien encore de révéler le potentiel d’une situation par exemple, l’AUE est appelé à partager sa culture propre pour objectiver les termes du débat et en faciliter l’appropriation. Comme une façon d’instaurer une parole d’autorité en prenant appui sur le réel dans toutes les dimensions de l’architecture, de la ville et du paysage : espace et construction, composition et ordonnancement, matérialité et textures, rapport au corps et qualités d’usage, cohérence d’ensemble et évolution historique, relation au sol et à la géographie…

Visite de terrain à Marseille par les AUE de la promotion 28 / 2021-2022. © Antoine Montpert, École de Chaillot
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