Longtemps épicentre de la vie collective et sociale, l’église et son parvis incarnent le cœur des bourgs. Avec les équipements publics, c’est un repère central et essentiel, un marqueur de l’urbanité. Depuis la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905, l’église a perdu progressivement de son autorité et ses abords ont subi de plein fouet l’effacement des usages collectifs au profit de la voiture. Aujourd’hui, la qualité et l’attractivité des centres-bourgs sont questionnées. À l’heure de la transition écologique et constatant l’évolution des comportements sociaux (perte d’attractivité, vacances commerciales, etc.), il s’agit d’explorer comment la réinvention des usages, la diversité des pratiques, l’investissement et la polyvalence des volumes bâtis et non-bâtis ainsi que le travail de paysages et d’usages dans les espaces publics peuvent transformer ces lieux vers une urbanité retrouvée et amplifiée.
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La mutation des usages : reprogrammer l’édifice et ses abords
Pour renforcer l’animation et l’attractivité de ces centralités endormies, la nostalgie ne suffit pas. Il ne s’agit pas de figer l’église dans le passé, dans une figure patrimoniale pétrifiée, mais de réinvestir son caractère urbain, son potentiel pour insuffler de nouveaux usages et encourager les pratiques collectives. La programmation architecturale et urbaine devient le levier principal et prioritaire pour faire battre à nouveau le cœur de bourg.
Habiter ce patrimoine ne se résume plus aujourd’hui à la seule problématique de réhabilitation/restauration à travers une politique de protection mais bien porter une vision qui dépasse l’édifice et son intérêt architectural pour intégrer son inscription dans le système urbain et son environnement au sens large. Ainsi le SPR d’Angers s’attache à redonner à la rivière son rôle de colonne vertébrale qui structure le cœur de la ville dans toutes ses dimensions.
L’église, un volume capable et de grande qualité, une dimensions « bioclimatique » : opportunités face aux crises écologiques
Avant même de parler de la fonction sociale de l’édifice, il convient de s’intéresser à ses propriétés physiques intrinsèques. L’architecture des églises, souvent multiséculaire, possède des qualités spatiales et environnementales exceptionnelles que l’urbanisme moderne redécouvre aujourd’hui sous le prisme de la sobriété et de la résilience. L’édifice est un refuge climatique estival, doté de murs épais et d’une forte inertie thermique, il conserve une fraîcheur naturelle remarquable. En période de canicule, l’église peut jouer le rôle de “havre de fraîcheur” sans nécessiter de climatisation énergivore. A contrario, chauffer de tels volumes en hiver représente un gouffre énergétique et financier. Une programmation intelligente doit permettre de limiter les espaces chauffés, ainsi tels des “boîtes dans la boîte” ou encore de concentrer les activités dans le temps et dans l’espace pour optimiser l’énergie. C’est aussi la valorisation du vide et de l’acoustique, les nefs offrent des hauteurs et des qualités acoustiques uniques. Ce sont des espaces parfaits pour des événements et des programmes nécessitant de la respiration spatiale, du recul ou une résonance particulière (voir l’article de Karine de Saint-Maur à ce sujet).

La mixité d’usages : concilier le cultuel, le culturel et le social
Pour que l’église retrouve son rôle de moteur urbain, son affectation ne peut plus être univoque et figée. L’enjeu n’est pas d’opposer profane et sacré, ou même de désacraliser systématiquement le bâti, mais d’imaginer des modèles de cohabitation ou de partage temporel et spatial des lieux. La programmation doit savoir encourager la mixité et la diversité des usages pour recréer du lien social au quotidien. Ainsi, à travers une dimension culturelle, des expositions temporaires, concerts profitant de l’acoustique, résidences d’artistes ou bibliothèques peuvent parfaitement cohabiter avec des temps de recueillement religieux. Il convient également d’interroger les dimensions sociales et économiques, imaginer, dans les bas-côtés ou les espaces annexes (comme les sacristies sous-utilisées), des espaces de télétravail ou de coworking, des points d’accès aux services publics ou des locaux pour les associations et les services paramunicipaux. En ouvrant les portes de l’institution à la vie profane et collective, il s’agit de transformer un monument perçu comme intimidant ou encore réservé à quelques-uns en un espace d’intérêt général accueillant pour le plus grand nombre, un lieu au service de la communauté dans son ensemble.
L’îlot ecclésial comme “bien commun”
Réinventer la place du village. Si la programmation du volume bâti est une étape cruciale, elle doit s’accompagner d’une nécessaire requalification de ses abords. Le parvis et la place de l’église devront cesser d’être vus comme de simples espaces servants pour redevenir des “lieux communs” (au sens de bien commun), habités, vivants et polyvalents.
Convoquer le paysage
L’urbanisme n’est pas qu’une affaire de bâtiments ou de réseaux ; c’est avant tout une affaire humaine. En libérant le parvis des voitures, on libère des emprises pour des aménagements favorables à la santé et au bien-être. La lutte contre les effets d’îlots de chaleur et l’érosion de la biodiversité imposent de repenser la matérialité des espaces publics, l’ancien parvis-parking, entièrement bitumé et imperméable, doit savoir laisser place à des aménagements résilients et paysagers. La désimperméabilisation des sols est un enjeu essentiel, en décroûtant l’enrobé pour retrouver la pleine terre, on permet l’infiltration des eaux de pluie et le ralentissement du ruissellement. Ces micro-zones humides participent à la biodiversité accueillant des écosystèmes précieux. C’est aussi la végétalisation et la réduction des apports solaires, planter et créer des strates végétales denses permettent de lutter efficacement contre les effets des îlots de chaleur urbains, à l’instar des politiques de végétalisation des cours d’école. L’évapotranspiration, combinée à l’ombre portée de la végétation, crée un microclimat tempéré propre à accompagner la qualité d’usages notamment pour les personnes les plus fragiles. Il s’agit d’offrir l’occasion de s’asseoir, de se retrouver et de flâner, d’échapper quelques instants à l’agitation de la rue.

Entre démocratie et contraintes
Si la perspective de faire du parvis un “bien commun” est louable, elle se heurte à des réalités économiques et sociales. La valeur d’usage prime sur la valeur d’échange et la monétarisation de l’espace public, la question du coût global doit être appréciée plus largement. L’attractivité a longtemps été associée à la capacité à stationner, c’est ainsi l’apogée des malls et zones commerciales périphériques qui ont proliféré. Cette époque semble révolue et, si les centres-bourgs s’inscrivent dans une forme de concurrence, leur intérêt différenciant est de faire valoir la qualité du parcours, de l’espace public et du paysage urbain. Parallèlement, il convient bien sûr de porter une réflexion sur l’accessibilité de l’offre de stationnement, le réseau complémentaire des voies piétonnières et cyclables. Qui reviendrait aujourd’hui sur la piétonnisation de la rue Montorgueil à Paris, de la rue du Gros-Horloge à Rouen ou plus récemment de la Grand-Place d’Arras ?
Le parvis est ce lieu où les citoyens se rassemblent, c’est aussi le lieu où la diversité se rencontre. C’est une des difficultés dans la conception de ces espaces : comment assurer la cohabitation, éviter les mésusages, apaiser l’espace public. Il n’y pas de réponse simple à cette question, la visibilité et la lisibilité sont importantes, c’est aussi un enjeu d’entretien et de gestion. Dans l’attractivité à l’échelle d’un centre-bourg, la qualité de l’offre d’usages est essentielle. Laisser place à l’inattendu, c’est aussi une forme de droit à l’appropriation. C’est la capacité et la liberté d’utiliser l’espace de manière imprévue, l’idée que l’usage prime sur la fonction déterminée. Ainsi la polyvalence, la souplesse et la capacité de ces espaces à recevoir différentes fonctionnalités sont cruciales.
Conclusion
L’église et son parvis occupent à l’échelle de la cité une situation géographique, historique et sensible hautement stratégique. Longtemps moteurs de la forme urbaine, puis délaissés ou banalisés au profit d’une logique fonctionnaliste et opportuniste, ces lieux possèdent toutes les qualités pour redevenir le creuset de la vie collective et incarner le renouveau symbolique de l’identité communale dont ils sont un marqueur fort. À Colmar, par exemple, les abords de la cathédrale sont réinvestis au bénéfice de la vie collective et du paysage végétal, dans une même perspective, à une autre échelle bien sûr, l’aménagement du parvis de l’église du village peut tenir un rôle similaire dans la structuration urbaine.
Penser l’avenir du patrimoine religieux ne relève pas de la nostalgie, ce sont autant de projets qui nécessitent de dépasser les murs de l’édifice pour interroger son entour et sa place dans l’organisation et le mouvement de la ville. Par une programmation mixte et tournée vers l’intérêt général, ainsi que par des aménagements en faveur de la transition écologique et de l’inclusion sociale, ces lieux peuvent retrouver leur statut de “bien commun”. Chaque projet est unique, il doit savoir répondre à un contexte spécifique considéré dans son environnement élargi, il doit également participer à construire un imaginaire positif. Que l’imagination se déploie, non pas l’imaginaire qui permet la fuite et l’évasion, qui véhicule des idéologies, mais l’imaginaire qui s’investit dans l’appropriation (du temps, de l’espace, de la vie physiologique, du désir)1 . C’est à ces conditions, questionnant les flux et les usages, les attentes citoyennes et sociétales ainsi que le caractère singulier de chaque situation, que ces espaces, bâtis et non-bâtis, renouvelés et réinvestis permettront de construire une ville plus généreuse, plus solidaire et plus durable. L’église et sa place incarnent l’identité communale, elles témoignent du patrimoine vivant de la cité, de notre désir d’urbanité, de notre aspiration à vivre ensemble, d’une autre façon elles nous racontent aussi le monde.

- Le droit à la ville, Henri Lefebvre, Paris, Éditions Anthropos, 1968. ↩
