Longtemps épicentre de la vie collective et sociale, l’église et son parvis incarnent le cœur des bourgs. Avec les équipements publics, c’est un repère central et essentiel, un marqueur de l’urbanité. Depuis la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905, l’église a perdu progressivement de son autorité et ses abords ont subi de plein fouet l’effacement des usages collectifs au profit de la voiture. Aujourd’hui, la qualité et l’attractivité des centres-bourgs sont questionnées. À l’heure de la transition écologique et constatant l’évolution des comportements sociaux (perte d’attractivité, vacances commerciales, etc.), il s’agit d’explorer comment la réinvention des usages, la diversité des pratiques, l’investissement et la polyvalence des volumes bâtis et non-bâtis ainsi que le travail de paysages et d’usages dans les espaces publics peuvent transformer ces lieux vers une urbanité retrouvée et amplifiée.
Dans la silhouette de nos paysages, qu’ils soient ruraux, urbains voire « rurbains » comme souvent ici dans le Maine-et-Loire, le clocher demeure un repère dans le paysage en mouvement de nos cités et de nos campagnes. Il signale le regroupement des hommes, l’amorce d’une histoire commune et la promesse d’une centralité et des aménités afférentes. Pourtant, si l’église demeure ce jalon solide dans le paysage, sa place réelle dans le fonctionnement de la cité, son rôle social s’est progressivement affaibli. Trop souvent figé dans une dimension exclusivement patrimoniale qui s’est progressivement introvertie, l’édifice religieux se trouve aujourd’hui souvent déconnecté des dynamiques urbaines et sociétales, tandis que ses abords immédiats ont été sacrifiés sur l’autel de la fonctionnalité notamment automobile.
Dès lors, une question se pose aux différents acteurs de la ville : comment l’église et son parvis, d’un ensemble monumental hérité du passé, peuvent-ils redevenir le moteur d’une urbanité retrouvée et amplifiée, un dialogue réciproquement enrichissant entre l’édifice et la vie de la cité ?
Loin de se limiter à une problématique de conservation patrimoniale qui se heurte à une économie de plus en plus tendue pour les collectivités, penser l’avenir du patrimoine religieux exige de (re)questionner plus largement la centralité de nos bourgs. Pour essayer de comprendre comment réinvestir ces lieux, pour porter un projet au bénéfice de tous, il convient d’abord de s’intéresser à l’église comme “moteur” de l’urbanité, analyser la rupture (somme toute récente) qui a confisqué les espaces collectifs au profit de la voiture, avant d’explorer les pistes programmatiques pour aboutir, enfin, à la diversité des dimensions urbaines d’un espace public véritable “bien commun”.
L’église et son parvis, moteur de l’urbanité
Entre hier et demain, pour savoir projeter l’église, sa place et son rôle dans l’avenir de nos cités, il faut avant tout comprendre la nature profonde des liens qui les unissent. Sauf exception et depuis la fin de l’antiquité, elle n’a jamais été un objet architectural isolé, mais bien souvent la première pierre à partir de laquelle la ville s’est déployée et organisée. Ce n’est que plus tardivement que les équipements publics furent édifiés (sauf quelques rares cités et à l’exception notable des villes militaires par exemple). Églises et équipements publics sont des monuments dans le sens où ils incarnent une double fonction, une fonction pratique et une fonction signe ; le propre d’un monument, c’est que le signe emporte sur la pratique. La conceptualisation, voire l’idéalisation, de cette forme urbaine interroge l’interaction de l’espace et du temps, plus largement à la fondation de villes depuis le Moyen-Âge en Europe. Avec les études de Città Ideale en Italie à la Renaissance, ce sont ainsi les premiers grands projets qui organisent et conjuguent les fonctionnalités à travers une attention à la composition de la forme urbaine depuis le monument et l’espace public qui lui est associé.

D’autres utopies ont marqué les époques (de Vauban à Le Corbusier ou encore Archigram, des cités-jardins aux villes verticales), certaines ont plus que d’autres négligé le caractère fédérateur et signifiant des espaces non-bâtis, ces espaces polyvalents et ouverts à tous qui font l’âme de la cité par leur capacité à rassembler (amalgamer) le corps social. À l’heure où les villes souffrent d’un héritage délicat, voire difficile, entre zoning et fractures, à l’heure de la virtualisation des échanges et du commerce, la perspective de reconquérir dans leur centralité une forme d’urbanité partagée est essentielle, c’est une attention à l’altérité et à la diversité. Paul Virilio, philosophe et urbaniste visionnaire, nous a rappelé la fragilité du « glocal » (global-local) et l’intérêt de solidifier notre rapport au proche face à la mondialisation, au réel face au virtuel, aux temps de la nature face à l’accélération généralisée (c’est ainsi l’avers et le revers d’une même dynamique, plus on s’égare d’un côté, plus on a besoin de se retrouver de l’autre.) Cette perte de repère est le témoignage criant de la crise du lien social de proximité.1 .
La scénographie de la cité : du parvis au réseau de voies
Aux premiers siècles de notre ère, l’édifice cultuel s’implante hors-les-murs, c’est ainsi par exemple Saint-Pierre de Rome bâtie au XVIe siècle sur le site de l’ancienne basilique de Constantin, lieu de la sépulture de Pierre, ou bien encore la basilique Saint-Denis, autour de laquelle la ville s’est progressivement constituée depuis une petite chapelle au Ve siècle jusqu’à la cathédrale gothique. Les premières basiliques chrétiennes sont l’héritage des basiliques civiles, espaces “semi-sacrés” qui conjuguent les affaires civiles, les audiences et les assemblées. Ce n’est qu’après l’effondrement de l’Empire romain que la ville se resserre et que la cathédrale devient l’un des pôles, central, de l’espace urbain. La cathédrale ne s’implante pas n’importe où, le lieu de l’édification est souvent déjà un lieu de rassemblement et de rencontres (un point haut, un lieu à la croisée des chemins, etc.). On distingue alors la “Cité” (centre du pouvoir, autour de la cathédrale, un quartier souvent fortifié) du “Bourg” (le quartier marchand).
Deux espaces publics majeurs se répondent, le parvis et la place du marché. Qu’il s’agisse d’une cathédrale imposante ou d’une plus modeste paroisse, l’édifice génère l’espace qui l’entoure, il est l’épicentre de la vie sociale. L’implantation de l’église est ainsi l’acte fondateur de la forme urbaine. Au fil des siècles, cet édifice en lui-même a souvent été l’objet de reconstruction, avec des ajouts, des reconstructions et une relation à son entour qui a évolué. Les tracés urbains plus récents conservent souvent cette forme de mémoire du sol. C’est ainsi autour de cette première pièce que se tisse la forme urbaine ; les rues convergent vers le parvis, créant un réseau qui guide et amène les flux de population vers cette centralité collective. Cette construction de la forme de la cité, qu’elle soit vernaculaire ou née d’un dessin volontaire, crée une alternance fondamentale dans le tissu bâti entre le “plein” des bâtiments et le “vide” du parvis, de la place, plus généralement des espaces publics qui en sont le liant. Cette scénographie urbaine joue des échelles et des perspectives. L’église possède une dimension monumentale qui permet au bourg de se distinguer du simple hameau, du faubourg ou plus encore des lotissements. Dans cette scénographie, le parvis est un sas, un lieu de transition entre le sacré et le profane, mais surtout un repère sensible qui structure l’espace public et lui confère sa qualité perçue et vécue.
Le théâtre de la vie civile : un espace de représentation à la fois quotidien et exceptionnel

Au-delà de sa fonction spirituelle, l’église se conjugue avec le profane à travers son parvis, un espace éminemment civique et social ; l’emprise qui ouvre devant l’église est le lieu où la communauté se rassemble, se reconnaît et se donne à voir. C’est un espace de représentation doté d’une véritable dimension “spectaculaire”, le lieu de l’assemblée des citoyens. Dans le roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, le parvis n’est pas qu’un décor de pierre, c’est une pièce urbaine où bat le cœur du XVe siècle, un lieu témoin des passions humaines, scène lumineuse d’Esméralda dansant, mais aussi l’arène sombre de Quasimodo au pilori. Victor Hugo insuffle une âme au parvis de la Cathédrale, le réceptacle de la “foule-monstre”, ce peuple de Paris qui gronde, admire ou lynche. On peut considérer les usages sociaux en deux catégories distinctes mais complémentaires. D’une part, les rituels exceptionnels et institutionnels, les moments forts de la vie civile et religieuse (mariages, baptêmes, funérailles) qui débordent littéralement de l’édifice pour s’approprier l’espace public attenant. D’autre part les pratiques quotidiennes et profanes, le marché qui s’installe au pied du clocher, la foire, le cirque de passage, ou tout simplement le point de rencontre informel des habitants, le rendez-vous des enfants à la sortie de l’école. Ainsi, l’ensemble formé par l’édifice et l’espace attenant constitue le creuset originel de l’urbanité. C’est un lieu fédérateur par excellence, un espace dans lequel on peut lire l’inscription du lien social, où s’ancrent la mémoire collective et l’identité communale. Cette identité singulière se construit en relation et en négociation avec l’altérité 2 .
La rupture : le vide de nos villes confisqué par la voiture

Si l’église et son parvis ont longtemps constitué le cœur battant des bourgs et villes, la seconde moitié du XXe siècle a profondément bouleversé cet équilibre. L’avènement de la société de l’automobile a redéfini les priorités de l’aménagement, reléguant souvent “l’humanité” des espaces ouverts au second plan. Une époque, très récente, soixante-dix ans à peine où l’attractivité du cœur commerçant justifiait ce fonctionnalisme exacerbé. Depuis trente ans, avec les crises, la virtualisation du commerce, l’attractivité des cœurs de bourgs s’est progressivement étiolée. Reste en héritage ces vastes parkings qui s’étendent et envahissent le domaine public. La juste mesure entre qualité des parcours piétons et accessibilité motorisée des centres-bourgs est une gageure, objet de nombreux projets qui participent au maintien de l’attractivité. Angers est un exemple intéressant avec un plateau piétonnier important qui s’étend et s’ouvre aujourd’hui vers la rivière. La piétonnisation du parvis de la cathédrale et la création d’une galerie couverte par l’architecte Kengo Kuma témoigne de cette volonté de reconquérir ces espaces publics emblématiques.
L’effacement des usages collectifs
C’est un constat presque universel dans nos communes : combien de parvis majestueux ont été dépréciés et transformés en vastes parkings bitumés ? Sous l’effet d’une recherche de praticité et d’accessibilité immédiate, la place de l’église s’est vue réduite à une simple fonction de stockage de véhicules. Ce phénomène a entraîné une double disparition, d’une part, la perte d’usage : en sanctuarisant le sol pour la voiture, les usages spontanés et quotidiens se sont effacés. Le parvis n’est plus ce lieu où l’on s’arrête pour discuter après la messe, le marché ou la sortie de l’école ; il devient un lieu de passage et de mouvement, hasardeux pour les piétons et inconfortable pour la flânerie. D’autre part, une perte esthétique et sémiotique, l’omniprésence de l’enrobé et de la signalisation a souvent gommé la qualité scénographique héritée de l’histoire. L’église n’est plus mise en valeur par un “vide” qualitatif qui l’isole et la magnifie, mais se retrouve étouffée par un amas de carrosseries vides. Cette minéralisation et cette paupérisation fonctionnelle ont ainsi brisé le lien intime et sensible qui unissait l’édifice à son entour, gommant peu à peu l’urbanité des cœurs de bourg.
La perte de lisibilité du centre-bourg et la concurrence des périphéries
Le caractère invasif de la voiture au cœur de la cité n’a pourtant pas suffi à sauver les commerces face à la montée en puissance des zones commerciales périphériques et aujourd’hui du commerce en ligne. Au contraire, en tentant d’imiter la ville du “tout-voiture”, les centres anciens ont perdu leur principal atout qui croise identité et convivialité. En perdant la lisibilité de son espace central fédérateur, le bourg se banalise. La distinction entre la ville historique et le lotissement s’estompe, les espaces publics ont perdu leur pouvoir de différenciation institutionnelle et mémorielle. À l’instar, les rapprochements de communes lors de groupements intercommunaux s’ils permettent de mettre en commun moyens et compétences, participent aussi à la désaffectation de nombreux bâtiments publics. Le devenir de ces édifices publics interroge la programmation de ces lieux et l’urbanité qui leur est liée.
L’église, privée de son rôle de « rotule » de la vie collective et entourée de places de stationnement trop souvent vides en dehors des événements ponctuels, est devenue le symbole d’une centralité en dépérissement. Ce “creuset de la vie collective”, autrefois vivant et vibrant, s’est refroidi, laissant place à des espaces en creux dépourvus de vie sociale.
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