Pour une architecture de la resocialisation

Le clocher de l'église Saint-Cerdos à Sarlat. © Gabriel Turquet de Beauregard.
Le clocher de l’église Saint-Cerdos à Sarlat. © Gabriel Turquet de Beauregard.

De la pierre ou de l’empreinte de son histoire, que cherche-t-on à sauver lorsqu’on s’engage dans la restauration d’une église ?

Comprendre

Cathédrale Saint-Étienne à Bourges. © Gabriel Turquet de Beauregard.

L’histoire de ces édifices est intimement liée à celle de l’Église catholique, aux relations qu’elle a entretenues avec la société et à l’évolution des pratiques religieuses. Leur architecture s’inscrit également dans l’histoire de l’art et des techniques, tout en demeurant profondément attachée aux ressources locales, aux savoir-faire des bâtisseurs et aux caractéristiques géologiques de chaque territoire. Chaque époque a laissé son empreinte, faisant de ces édifices les témoins d’une histoire religieuse, sociale et artistique exceptionnelle.

Cette richesse peut expliquer l’attachement dont les églises continuent de faire l’objet. Elles occupent une place singulière dans le paysage français. Chaque village possède son église dont le clocher lui donne une identité propre qui le distingue du bourg voisin. Ces émergences architecturales pointées vers le ciel que sont ces clochers dessinent l’horizon, accompagnent les déplacements et marquent encore aujourd’hui les repères de nombreux territoires1 . Au-delà de leur fonction cultuelle, ces édifices demeurent profondément inscrits dans la mémoire collective et dans notre quotidien. Ils accueillent les grands moments de la vie, structurent les centres anciens et constituent souvent le premier repère d’une commune.

L’église Saint Jean-Baptiste à Bastia. © Gabriel Turquet de Beauregard.

Pourtant, leur avenir interroge. La diminution de la pratique religieuse fragilise progressivement le modèle qui a assuré leur entretien pendant des siècles et conduit à rechercher de nouvelles formes d’appropriation. Les débats portent alors principalement sur les questions patrimoniales, économiques, juridiques ou cultuelles. Ils interrogent les conditions de leur conservation, leur financement ou encore les usages susceptibles d’assurer leur pérennité.

Le rapport sénatorial consacré au devenir du patrimoine religieux, y souligne notamment l’importance de la resocialisation des églises peu utilisées. La resocialisation y est abordée sous l’angle sociétal à proprement parler : sur la manière de remettre ces bâtiments dans une dynamique d’usage mis au service d’un plus grand nombre, croyant, agnostique ou athée. Pierre Ouzoulias, co-auteur de ce rapport avec Anne Ventalon, rappelle dans plusieurs entretiens, que ces édifices conservent une place particulière dans la société contemporaine et souligne qu’ils offrent encore à chacun, croyant ou non, des lieux où il est possible de retrouver le calme, le silence et une certaine forme de paix. Cette intuition paraît essentielle. Elle montre que les églises continuent d’exercer une attraction qui dépasse largement leur seule fonction religieuse.

Mais pourquoi ?

L’église Saint-Martin à Barbezières. © Gabriel Turquet de Beauregard.

Pourquoi ces lieux continuent-ils de produire de tels effets alors même que leur usage cultuel s’est considérablement réduit ? Pourquoi y entre-t-on avec une certaine retenue ? Pourquoi la voix s’y fait-elle plus discrète ? Pourquoi éprouve-t-on, presque instinctivement, le besoin de ralentir ?

Ces sensations sont si familières qu’elles semblent aller de soi. Elles ne relèvent pourtant ni du hasard ni de la seule habitude culturelle. Elles trouvent leur origine dans l’architecture elle-même.

Les volumes, les proportions, la lumière, les matériaux, l’acoustique, la permanence constructive ou encore le rapport particulier qu’entretiennent ces édifices avec le temps composent une expérience spatiale singulière. On n’entre pas dans une église comme dans un autre bâtiment. Dès le franchissement du portail, le changement d’échelle, la lumière filtrée par les vitraux, l’épaisseur des murs ou la résonance des sons modifient notre perception. L’écho de chaque pas, de chaque parole, appelle le visiteur à baisser la voix et à ralentir sa marche. Cette première étape établit des dispositions propices à l’observation, à la réflexion et à la contemplation.

L’usure des matériaux et leur patine, l’épaisseur des maçonneries et la lente transformation de la lumière au fil de la journée donnent parfois le sentiment d’un lieu immémorial, comme installé dans le temps.

Ces qualités architecturales si spécifiques proposent des volumes, des décors, une monumentalité, une acoustique qu’aucune autre architecture n’est en mesure de proposer. Ce sont de véritables ressources et opportunités architecturales pouvant être mises au service d’un usage, d’une affectation nécessitant calme, réflexion, apaisement, isolation, concentration ou contemplation. Ces qualités ne sont pas seulement sensibles ; elles constituent de véritables ressources architecturales. Pourtant, elles sont rarement placées au cœur des réflexions engagées sur l’avenir de ces édifices. Les projets de transformation sont encore le plus souvent élaborés à partir d’un programme sans lien avec ces qualités, auquel l’église devrait s’adapter, alors que le projet pourrait naître d’une lecture attentive des qualités que l’architecture offre déjà.

Cette inversion du regard constitue l’hypothèse de cet article. Avant de rechercher de nouveaux usages, il convient d’identifier ce que l’édifice produit. Les qualités spatiales, lumineuses, acoustiques ou matérielles ne doivent pas être considérées comme des contraintes auxquelles le projet devrait se soumettre, mais comme le point de départ de sa conception. Les usages nouveaux, qu’ils coexistent avec le culte, alternent avec celui-ci ou prennent place dans un fractionnement raisonné des espaces, trouveront ainsi leur légitimité dans les dispositions propres de l’édifice plutôt que dans une adaptation imposée de l’extérieur.

Restaurer les qualités, construire les usages

La basilique Sainte-Sabine à Rome. © Gabriel Turquet de Beauregard.

La question n’est donc plus seulement de savoir comment conserver les églises, mais comment intervenir sans altérer ce qui fait leur singularité.

L’attention portée au patrimoine s’est longtemps concentrée sur la préservation de sa matérialité : les maçonneries, les charpentes, les couvertures, les décors ou le mobilier. Cette approche demeure naturellement essentielle. Pourtant, l’architecture ne se résume pas à la somme des éléments qui la composent. Elle produit également des qualités spatiales, lumineuses, acoustiques, climatiques et sensibles qui constituent une part essentielle de son identité.

Ces qualités sont souvent plus fragiles qu’il n’y paraît.

Il est possible de transformer profondément une église sans modifier ni ses murs ni sa silhouette. Un tapis ou une moquette peut suffire à absorber la profondeur acoustique d’une nef. Un faux plafond rompt l’élan d’un volume monumental si spécifique. Un éclairage uniforme est susceptible d’effacer les contrastes d’une lumière soigneusement composée. Si ces interventions semblent anodines, chacune d’entre elles altère l’expérience du lieu.

Ce constat invite à déplacer le regard porté sur les projets de transformation. Restaurer une église ne consiste pas uniquement à conserver sa matière. C’est aussi préserver ses qualités intrinsèques. Certaines sont visibles. D’autres relèvent davantage de la perception : l’immensité des volumes sous voûte ; la profondeur des perspectives ; la qualité d’une lumière qui modèle l’espace et dont le soleil qui traverse les vitraux se révèle, parfois sous forme de rayons parfois visibles au contact des particules en suspension ; la fraîcheur procurée par l’inertie des maçonneries ; l’écho ou le silence. Cette sonorité n’est pas seulement constituée d’absence de bruit ou de résonnance, elle constitue l’un des marqueurs identitaires de ces architectures. Ces édifices sont des lieux d’une grande profondeur acoustique dans lesquels même le silence a une certaine épaisseur. Elle accompagne la lumière, révèle les volumes et donne au vide une présence presque matérielle.

Cette sensation d’un temps suspendu participe pleinement de l’expérience du lieu.

Toute intervention devrait ainsi commencer par l’identification de ces qualités. Avant même de définir un programme, il convient de déterminer ce que l’architecture a à offrir. Cette démarche inverse la logique habituellement suivie. Trop souvent, un usage est défini en amont puis adapté, parfois difficilement, à un bâtiment qui n’a pas été conçu pour lui. L’église devient alors un simple contenant.

L’approche proposée ici consiste au contraire à faire naître le projet de l’architecture elle-même. Les qualités de l’édifice ne sont plus des contraintes auxquelles le programme doit s’adapter ; elles deviennent les ressources à partir desquelles il se construit.
Cette lecture ouvre de nouvelles perspectives pour la resocialisation des églises. Les grands volumes libres, la qualité du silence, la lumière, l’acoustique, la stabilité thermique ou encore la position centrale de ces édifices dans les villes et les villages offrent des dispositions particulièrement favorables à certains usages contemporains. Espaces de lecture, de travail, de concert, d’exposition, de médiation culturelle, d’étude ou de rencontre peuvent ainsi trouver leur place lorsqu’ils prolongent les qualités propres de l’architecture plutôt que de les contredire.

Les épisodes de fortes chaleurs invitent également à porter un regard nouveau sur ces bâtiments. Grâce à l’épaisseur de leurs maçonneries et à leur forte inertie thermique, beaucoup d’églises constituent déjà des refuges climatiques naturels au cœur des bourgs. Demain, elles pourraient offrir ponctuellement des espaces d’accueil ouverts à tous -habitants, personnes âgées, scolaires en période de révision ou visiteurs— sans que cette fonction ne remette en cause leur identité. Là encore, il ne s’agit pas d’inventer une qualité nouvelle, mais de reconnaître une disposition déjà présente dans l’architecture.

Cette évolution ne peut cependant se construire qu’en respectant la vocation première de ces édifices. Les usages appelés à s’y développer ne trouveront leur légitimité que dans une réelle compatibilité avec l’exercice du culte, qu’il s’agisse d’une coexistence, d’une alternance des usages ou d’un partage raisonné des espaces. Cette recherche d’équilibre suppose un dialogue constant avec le clergé affectataire, auxquels la loi de 1905 confie l’usage cultuel de ces lieux. Leur participation n’est pas seulement souhaitable ; elle constitue la condition même d’un projet partagé, respectueux de la dimension spirituelle comme des qualités architecturales de l’édifice.

Comprendre avant d’intervenir, reconnaître les qualités propres de chaque église, construire un projet à partir de ce qu’elle offre déjà : cette démarche conduit à considérer la resocialisation non comme une adaptation du monument à un programme contemporain, mais comme l’évolution naturelle et cohérente de son usage.

Une architecture pensée pour Dieu

Le couvent de la Baumette à Angers. © Gabriel Turquet de Beauregard.

Des grandes cathédrales aux plus modestes chapelles rurales, une même intention semble traverser plus de quinze siècles de construction.

Leurs portes, leurs baies, leurs nefs, leurs voûtes ou leurs clochers dépassent presque toujours les seules nécessités fonctionnelles. Quel usage peut-on faire d’une porte piétonne de cinq mètres de haut ? Tout y a été conçu dans une échelle qui excède celle du corps humain. Cette monumentalité ne répond pas uniquement à une recherche esthétique ; elle traduit une manière particulière de concevoir l’architecture.

Nous parlons habituellement d’architecture religieuse parce que ces édifices sont destinés au culte. Mais cette définition désigne davantage leur fonction que leur expression architecturale. Au-delà de la religiosité, ces architectures servent une spiritualité. Conçues dans des proportions relevant du gigantisme, ces architectures ont été pensées pour servir le surnaturel. Que ce soit par croyance, superstition, par volonté politique, ou tout simplement par amour de l’art monumental, ces constructions ont été bâties pour Dieu.

Les bâtisseurs ne cherchaient pas uniquement à édifier un lieu de rassemblement ; ils cherchaient à rendre perceptible une présence qui échappait au monde terrestre. Les volumes, la lumière, le silence, l’acoustique ou les proportions ne sont pas de simples choix de composition, ils participent tous à cette mise en scène de l’immatériel.

La Sagrada Familia, à Barcelone. © Gabriel Turquet de Beauregard.

C’est sans doute ce qui explique que ces architectures continuent aujourd’hui de nous toucher, indépendamment même de toute pratique religieuse. Elles offrent encore des espaces où la lumière se fait matière, où le silence devient une composante de l’espace, où le vide prend une présence presque physique et où le temps semble ralentir.

Si certaines églises seront maintenues dans leur affectation d’origine, immuables lieux de silence, de paix, de contemplation spirituelle, d’autres seront amenées à évoluer, à jouer un rôle nouveau dans l’urbanisme et la société. Dans ce dernier scénario, la réussite du projet repose sur notre capacité à reconnaître les qualités propres de ces architectures afin d’inscrire leur évolution dans la continuité de leur histoire.

Cette ambition suppose un dialogue constant avec le clergé. Plus qu’une obligation, ce dialogue est la condition d’un équilibre durable entre le sacré, l’architecture et de nouveaux usages profanes compatibles.

La resocialisation des églises ne consiste donc pas à inventer une nouvelle vocation à ces édifices. Elle invite à reconnaître les qualités que leur architecture porte déjà en elle pour les mettre, avec respect, au service de la société contemporaine. C’est peut-être là le paradoxe de ces constructions : conçues pour Dieu, elles demeurent aujourd’hui profondément au service de l’Homme.

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