La résurrection du prieuré de Longefont. Une anastylose, projet familial et fontevriste exemplaire.

  • déc. 2019
  • Par Agnès Chombart de Lauwe , Prieuré de Longefont, Fondation du Patrimoine, déléguée en charge de la Brenne, correspondante de La Sauvegarde de l’Art Français pour l’Indre et membre Commission d’Art Sacré Bourges
L'abside de l’église abbatiale de Longefont avant travaux. © A. de Lauwe.
L’abside de l’église abbatiale de Longefont avant travaux. © A. de Lauwe.

Située sur la Creuse, l’abbaye de la Grande Fontaine de l’ordre de Fontevrault, dormait depuis cent soixante-dix ans. Elle fut fondée vers 1110 et abandonnée à la Révolution. L’église servit encore d’église paroissiale jusque 1830, puis la voûte écroulée, elle fut considérée comme ruine sur le cadastre Napoléonien (1840). Acheté vers 1850 par le poète Prosper Blanchemain pour ses ruines, le prieuré devint un château romantique. En 1997, son descendant F. Chombart de Lauwe hérite de Longefont et restaure le « château » qui reprend son aspect de manoir prieural du XVIIIe. En 2005, la restauration de l’église romane est envisagée.

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Vue du cloître, l’église avant travaux. © A. de Lauwe.

Un hypothétique trésor… bien caché

En 2005, le gel provoque l’éboulement de la porte romane de l’église, donnant sur le cloître. C’est l’évènement déclencheur ! Fortement dégradé au fil des ans, le bâtiment a bien un aspect d’église. Les murs ont trois-quatre mètres, et six mètres côté cloître. Les cinq baies de l’abside et du chœur, deux portes romanes aux archivoltes différentes sont les seuls éléments de décoration architecturale encore visibles, avec un gros chapiteau à feuillage échoué sur un escalier.
Aux Archives Départementales aucun document permettant d’imaginer l’église n’est déniché. Il faudra donc faire parler les pierres…

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L’état intérieur avant travaux. © A. de Lauwe.

Le pari fou…découvertes prometteuses

2006, déblaiement ! 600 m3 de pierres et de terre sont retirés par une entreprise qualifiée, qui découvre une quarantaine de chapiteaux romans de toute beauté et des tailloirs ; moellons et pierres taillées sont rangés sur un champ, « le lapidaire ». Quelques chapiteaux endommagés sont encore trouvés au pied de leur colonne, témoignage de l’écroulement de la voûte. La beauté architecturale de l’intérieur de l’église est une belle surprise. À ses quarante-cinq chapiteaux romans retrouvés dans le déblaiement correspondent, outre les douze colonnes extérieures déjà connues, trente-six colonnes dans le chœur et l’abside, les marches du chœur, un mur bahut, les voussures romanes des deux portes déjà citées et un autel maçonné dont la table dormait, déposée le long du mur. Sans oublier les croix de consécration peintes sur les colonnes.

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Essai de restitution des voussures de baies avec les pierres trouvées sur le lapidaire et classées par Christian Polo pendant deux mois d’étude des pierres. © A. de Lauwe.

Au mois de juin, Monsieur Blin alors CRMH est enthousiasmé par nos découvertes et s’extasie de « la caverne d’Ali Baba » que représente en 2006 une réserve de chapiteaux inconnus. Il demande à Bernard Ruel, notre architecte, de constituer rapidement le dossier. Et dès février 2007, l’ensemble du prieuré est inscrit ISMH.
Deux entreprises sont en concurrence avec, à devis à peu près égaux, une grande différence de vision du chantier et d’interprétation de ce que nous voulions. L’une, entreprise de Bourges et conseillée par la DRAC, nous compte des m3 de pierres neuves, alors que l’entreprise Polo de Poitiers nous parle de deux mois d’étude des pierres pour effectuer une anastylose. C’est donc M. Polo, dont on nous a aussi vanté la qualité du travail, qui est choisi.
Un puzzle au sol se constitue avec des essais d’arcs doubleaux, d’arcs de baies, et d’archivoltes. L’étude a été effectuée très habilement et justement par Christian Polo, afin de restituer chaque partie de l’église avec ses propres pierres.

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Essai de reconstitution d’arcs doubleaux. © A. de Lauwe.

Reconstitution du chœur

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Le haut des doubles colonnes de l’abside… marque du clou …hauteur des chapiteaux. © A. de Lauwe.

Les premières pierres replacées doivent être les chapiteaux, la cote de leur repositionnement donnera par déduction la hauteur pour toute la restitution. Deux clous de fer forgé retrouvés dans le haut de deux colonnes du chœur et de l’abside font dire à maçon et architecte qu’ils ont là la hauteur des chapiteaux chœur et abside. Les hypothèses de Bernard Ruel se confirment.
Mais l’ordonnancement des chapiteaux est aussi source de longues discussions entre les connaisseurs. Gros, moyens et petits chapiteaux, sujets variés, végétaux, bestiaire, scènes composites, posent autant d’interrogations. « Replacer les chapiteaux maléfiques au nord et les chapiteaux bénéfiques au sud » certes ! Mais très vite Christian Polo replace chaque chapiteau d’après sa géométrie et tous les éléments du puzzle sans autre grande difficulté que celle de les hisser sur l’échafaudage, roi des lieux sept années durant.

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Mur nord, remontage des arcs formerets. Chapiteaux, tailloirs et sommiers. © A. de Lauwe.

Les tailloirs dénichés en pierres d’arase sur les murs de soutènement de la Creuse retrouvent leur place sur les chapiteaux. Puis les voussures des baies, intérieures et extérieures, prennent forme avec tous les claveaux du lapidaire. Les murs de pierres de taille, les colonnes des quatre grosses piles du chœur sont remontés. Aucun tailloir de grands chapiteaux n’ayant été retrouvé, c’est la corniche qui est placée directement sur ceux-ci.

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Mur sud, baies avec leurs vaux. © A. de Lauwe.

Les arcs doubleaux, petit et grand, ont retrouvé leurs pierres à 80%. Parallèlement, la corniche extérieure à doucine est posée sur les chapiteaux des colonnes-contreforts de l’abside (le gros chapiteau à feuillage de l’escalier a retrouvé sa colonne et une copie de celui-ci rejoint la deuxième colonne) et sur les modillons à têtes rigolotes.
C’est ici que s’arrête pour nous l’anastylose du chœur. Nous manquons de claveaux pour les voûtes en cul de four et en berceau et Bernard Ruel ne veut pas fragiliser les vieux murs avec des voûtes trop pesantes. La grosse corniche reçoit donc les éléments de constitution des voûtes : cerces articulées en sapin, fixation par dessous d’un nergalto sous lequel sont projetées trois couches d’enduit. Puis on pose charpente en chêne, chevrons, liteaux et vieilles tuiles.

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Pose des cerces pour la fabrication des voûtes en cul de four et en plein cintre. © A. de Lauwe.

Anastylose sur la nef : il faut être réaliste !

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Pose des gerbes gothiques sur les murs gouttereaux. © A. de Lauwe.

Ses murs nus étaient dérasés, enduits et couverts de faux joints rouges (à partir du XIIIe siècle ?). Aucune présence de colonne. Le mur ouest, plus tardif que les autres, a révélé une porte gothique avec deux petits culs de lampes. Sur le lapidaire restent quatre culots, des départs de nervures gothiques, toutes les nervures, ainsi que deux clefs de voûtes, témoins d’une époque où la nef était voûtée en gothique. Rapidement, nous décidons qu’une telle voûte nous entraînerait trop loin. Nous décidons donc de poser, à titre didactique, uniquement les culots au milieu des murs gouttereaux, pour présenter les départs des gerbes gothiques. Et dans le fond de la nef, nous posons les deux culots d’angle soutenant un arc doubleau gothique dont nous possédons toutes les pierres. Il rigidifie le mur pignon ouest.
Dès la hauteur des murs gouttereaux atteinte, les Métiers du Bois posent une charpente en chêne : deux fermes, pannes, chevrons, liteaux et vieilles tuiles et en dessous une voûte lambrissée en châtaignier.

Les sols

Il nous semble évident, arrivés à un certain niveau de sol (XV-XVIIe) de faire appel aux archéologues. Ceux-ci découvrent quelques squelettes, demandent une fouille archéologique… pour trouver un mur arrondi, déjà décelé dans le sol du chœur. Ce mur dégagé semble être celui du jubé dont la base était en pierre et le reste peut-être en bois. Une pièce de bois est encore visible dans la maçonnerie. Le jubé du XVe devait s’appuyer sur le mur sud à l’endroit du rétrécissement de la porte du XIIe devenue « porte du desservant ». On voit encore les encoches faites par la poutre dans la maçonnerie sur les murs nord et sud.
Pour le dallage, il est décidé de se servir des dalles éparpillées dans l’église pour couvrir abside et chœur et faire un chemin dans la nef avec ce qui reste. Chaque côté de ce chemin est couvert de tomettes.

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Voûte en chaux (cerces, nergalto et 3 couches de chaux). © A. de Lauwe.

Les murs intérieurs sont recouverts d’un lait de chaux crème pour uniformiser. Les joints XIIIe ont été préservés. La charpente de la nef est chaulée. Les voûtes du cul de four et du chœur ne reçoivent pas de lait de chaux car les couleurs générées par la pose des trois couches d’enduit sont naturellement belles.
Pour les murs extérieurs un enduit brossé beige rosé se marie avec les tuiles.

Finitions bien méritées

Les portes de l’église sont en chêne à panneaux croisés (un côté vertical, un côté horizontal, afin d’éviter que le bois ne joue trop vite) et ornées de gros clous et ferrures à motifs de croix religieuses.
Les vitraux posés en juillet 2015 sur les six baies, sont l’œuvre de Pierre Lecacheux et des Ateliers Loir à Chartres. Le programme iconographique choisi afin d’apporter un peu d’espérance à cette église où les chapiteaux, bestiaire et têtes de monstres sont beaux mais peu amènes. Nous avons donc pris des scènes de la vie du Christ : La Samaritaine au puits, la Vierge au pieds de la Croix, les pèlerins d’Emmaüs, la Tempête apaisée, le baptême du Christ et un dernier vitrail plus fontevriste. Il représente la scène du Golgotha affectionnée par Robert d’Arbrissel. Elle lui donna l’idée d’un ordre double où les hommes obéissaient à la mère abbesse. (« femme voici ton fils, Jean voici ta mère ») Les vitraux sont lumineux et l’eau de «la Font bleue», notre fontaine, les parcourt tous.
Des peintures murales, présentes à l’articulation du mur du jubé avec la nef, seront restaurées en 2020.

Conclusion

Ce chantier de restauration fut une aventure humaine où se conjuguèrent un désir fou de voir cette église revivre, le talent d’un architecte aimant son travail, des entreprises désireuses d’une belle réalisation… et la confiance de la DRAC, dont le soutien fut précieux. Talents et volontés se sont unis pour aboutir à un résultat surprenant, dépassant nos attentes. Monsieur Blin lors d’une de ses premières visites avait dit « c’est un beau projet, mais je doute qu’ils le terminent ». Il est bel et bien terminé !

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L’église terminée vue du cloître. © A. de Lauwe.

Maître d’ouvrage, maître d’œuvre, entreprises embarqués dans la même tâche réussirent à mener à bien une anastylose harmonieuse.
Mais je dirais qu’il y a un plus dans ce lieu chargé d’histoire… il semblait que les pierres en attente depuis presque deux siècles participaient par elles-mêmes, collaboraient pour redonner à l’église son aspect du passé. À Longefont, les pierres ont parlé, nous transmettant un peu de la richesse fontevriste et beaucoup de la spiritualité de ses religieuses… un message qu’elles nous dévoilent encore peu à peu, lorsque nous les laissons nous enseigner.

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L’intérieur de l’église terminée. © A. de Lauwe.

Pour en savoir plus sur la reconstruction de la chapelle du prieuré de Notre-Dame-de Longefonf, cliquer ici

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