Les jardins du Prieuré Saint-Cosme, histoire d’un projet

  • déc. 2017
  • Par Bruno Marmiroli , CAUE 41
Vue du logis de Ronsard, restauré dans le cadre du chantier et entouré d’une cour bordée d’une pergola de rosiers grimpants. © Bruno Marmiroli
Vue du logis de Ronsard, restauré dans le cadre du chantier et entouré d’une cour bordée d’une pergola de rosiers grimpants. © Bruno Marmiroli

Cet article reprend une partie des éléments d’un précédent travail rédigé à quatre mains, avec Vincent Guidault, historien et administrateur du prieuré Saint-Cosme en 2014. Il permet de poser un premier constat sur un projet d’aménagement achevé en 2015.

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L’église primitive et le cimetière planté d’un bois de lauriers. © Bruno Marmiroli

Comprendre Saint Cosme

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Le potager du logis et le déambulatoire. © Bruno Marmiroli

Le prieuré Saint Cosme était, pour les chanoines du XIIe siècle, « un paradis sur terre permettant d’atteindre plus facilement le vrai paradis », à moins d’une heure de marche de Tours1. La longue histoire de ce monastère vient d’être révélée par deux campagnes de fouilles archéologiques. Le lieu est connu comme demeure de Ronsard, qui en fut le prieur de 1565 à 1585 (le poète est mort en ces lieux et y est inhumé). Un vaste projet de mise en valeur du site (conception des jardins, restauration du bâti et scénographie) a été conduit par le département d’Indre-et-Loire, qui a visé à lui redonner toute sa dimension historique, spirituelle et poétique.
Les campagnes de fouilles ont permis de mieux comprendre le fonctionnement et l’articulation interne des espaces cultuels, mais également la relation entre le prieuré et son île. Au fil des découvertes s’est dessiné, autour du foyer initial incarnée par l’église primitive, un complexe conventuel majeur, qui rayonnait largement et s’inscrivait au sein d’un paysage ligérien, tissant un réseau de jardins de rapports, de chemins, d’allées forestières et de parcelles boisées comme autant de témoignages de la puissance économique de la communauté des chanoines de Saint-Cosme.

L’histoire du site comme préambule à celle des jardins

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Vue vers le jardin des plantes médicinales et l’infirmerie dont les murs ont fait l’objet d’une restauration dans le cadre du chantier. © Bruno Marmiroli.

L’histoire du renouveau des jardins du prieuré Saint-Cosme ne se limite pas à celle d’un nouveau projet destiné à remplacer le précédent. Elle mérite quelques explications permettant d’inscrire les travaux en cours dans une dynamique plus ancienne. En dehors de l’émulation que provoque, depuis plusieurs années, le thème du jardin dans les demeures des bords de Loire et qui nous invite à cultiver plus que jamais une identité propre, plusieurs constats critiques ont été faits à partir de 2003 autour des jardins du prieuré Saint-Cosme. Les circulations dans les jardins ne respectaient pas la disposition des bâtis anciens classés ou des vestiges, les niveaux de sols sur lesquels ces jardins avaient été aménagés n’étaient pas en adéquation avec des niveaux d’occupation anciens et les bâtiments romans ou gothiques se trouvaient en position partiellement enterrée, ce qui nuisait grandement à leur conservation et à leur lecture.
Au-delà des problèmes liés à la conservation du bâti, qui a fait l’objet d’un important travail de restauration mené par Thierry Larrière et Pierre Blanchard, architectes du patrimoine, le jardin ne possédait pas de réelles assises historique et symbolique.

Les objectifs du projet

Les diagnostics historiques et archéologiques ont permis de fixer deux objectifs qui ont influencé les choix conceptuels du jardin du prieuré :
Le souhait de rendre lisible un lieu de spiritualité incarné par le prieuré dans lequel, pendant près de sept siècles, des religieux sous obédience du puissant chapitre de Saint Martin de Tours ont vécu sous la règle de Saint -Augustin. Le prieuré n’était pas uniquement un lieu de retraite spirituelle pour les religieux de Saint Martin, l’accueil de pèlerins semble avoir été en même temps un élément important du développement de l’établissement.
L’envie de mettre en valeur le lieu de création poétique incarné par Pierre de Ronsard, poète officiel des Valois du XVIe siècle, chef de file de la première école littéraire française (la Pléiade), qui y est enterré après avoir été pendant vingt ans le prieur commendataire de l’établissement. Il y a écrit, profité de plaisirs simples et rustiques (jardinage, promenade, visites, …), vécu des périodes de repli, de maladie, travaillé aux éditions de ses œuvres complètes et dicté ses derniers vers.
Le jardin actuel doit s’entendre comme un lieu imprégné de l’histoire matérielle et spirituelle du site (relation avec les éléments bâtis du site mais également avec les végétaux structurants en place, fonctions symboliques…).

Le prieuré en son site

La perception du site est largement affectée par une série de voies, réseaux routiers, projets urbains contemporains… qui rendent complexe la perception du paysage dans lequel il s’est inscrit jusqu’au début du XXe siècle. Dès l’origine du projet, l’enjeu a résidé dans sa capacité à se redéployer jusqu’au paysage des abords pour estomper les transformations récentes qui ont largement entamé sa cohérence. La restitution de la perception de l’insularité du site, l’extension de son périmètre perçu, la mise en place de cheminements renforçant le changement d’échelle, la réorganisation des espaces extérieurs et des niveaux topographiques…furent les premières réponses destinées à favoriser l’émergence d’un projet contemporain fondé sur un socle historique.
Dès la période médiévale, le site a fait l’objet d’aménagements importants qui consacraient la volonté de maîtrise de l’homme sur son environnement. Plus rien de « naturel » n’existe depuis longtemps sur les berges de l’île originelle, depuis longtemps aménagées. Le choix du maintien d’un cortège de végétaux structurants a donc répondu à une logique assez éloignée des données des fouilles : le platane commun ou le cyprès ont été implanté récemment, ils sont pourtant « remarquables » à travers le dialogue qu’ils établissent avec l’architecture du lieu. Etrangement, leur diffusion abondante et l’image des paysages auxquels ils sont associés ont permis de les intégrer culturellement, au-delà des critères d’acclimatation botanique. Les choix concernant la palette végétale destinée au traitement des abords ont respecté quelques critères logiques basés sur l’évolution d’une végétation rendant compte de la lente transformation du paysage à mesure que l’on se rapproche des murs d’enceinte. L’objectif, à travers un renforcement des plantations et un retour à la perception d’une nature « sauvage », consistait à renforcer la lisibilité du caractère insulaire du prieuré, jadis isolé sur une île et à retrouver une partie de l’esprit originel d’un ermitage.

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Vue du transept et du déambulatoire depuis le cloitre dont les limites sont marquées par des plantations dans un coffre en acier. © Bruno Marmiroli.

Les principes d’articulation intra-muros des jardins

En partant des espaces extérieurs, berges, prairies humides, talus, levées… un gradient de “domestication végétale” a été dessiné pour aboutir à un traitement géométrique et maîtrisé des espaces dès lors que l’on franchit l’enceinte vers l’épicentre incarné par le tombeau de Ronsard. Historiquement installé au sein d’un vaste territoire cultivé qui assurait la subsistance de la communauté, le prieuré devait retrouver une partie de sa relation à la production à travers la plantation d’un verger d’une centaine d’arbres fruitiers dont l’implantation, dans la partie Ouest du site, amorce la transition vers les jardins.
L’étude croisée de l’œuvre du poète et des travaux d’Olivier de Serres, a permis de circonscrire une palette végétale de plus de 300 variétés (étude réalisée par Flavie Naëron). Les végétaux ajoutés à cette liste ont donc été identifiés sur le plan de l’origine géographique, de la période d’acclimatation en Europe du nord, des usages… Les choix des végétaux ont répondu à un désir de simplicité, laissant les plantes à leurs possibles développements, sans excès de maîtrise ou volonté de contrôle.
La conception du projet a abouti à la subdivision du site en 23 espaces distincts articulés pour répondre à l’architecture du lieu et établir un dialogue entre le bâti et le non bâti, en redonnant à lire et à comprendre un site qui vivait autour d’un équilibre permanent entre l’intérieur et l’extérieur. Cette organisation, complexe, répondait également à la logique initiale d’identification de deux ambiances associées aux deux périodes de rayonnement du prieuré : les jardins attenants aux bâtiments conventuels issus de la période médiévale, associés à une vaste déambulation permettant de déployer de nombreux points de vue sur le site et l’environnement du logis du Prieur, partiellement clos et conçu comme une résidence de plaisance.
Le dessin des cheminements et des parcelles de jardins a cherché à établir des liens logiques entre les espaces extérieurs et les bâtiments afin de redonner au prieuré un cadre « jardiné » participant de la valeur symbolique du lieu. À titre d’exemple, le cimetière a été circonscrit à un espace précis, ce qui ne correspond pas aux données archéologiques (large répartition des sépultures entre le narthex, la nef, le verger…) mais permet de mieux comprendre le fonctionnement du lieu. Le cloître, espace « entre-deux » dont la fonction oscille entre déambulation spirituelle et desserte des espaces conventuels, a servi également de point d’équilibre du plan des différents jardins situés aux abords des bâtiments. Ses dimensions, son échelle, ont fixé en grande partie la géométrie des espaces adjacents pour aboutir à un déploiement homogène des jardins selon un axe Ouest-Est.
À la grandeur des espaces du prieuré, qui s’ouvrent vers le paysage, répond un logis clos, partiellement isolé du reste du site, renvoyant à un lieu de résidence associé à des jardins plus intimes. Si le visiteur peut déambuler sans contraintes dans la plus grande partie du site, découvrir l’emprise de l’église et des bâtiments monastiques, flâner dans le sous-bois ou le verger, il doit franchir une clôture pour être invité à passer le seuil du logis de Ronsard. Le contraste avec le prieuré, dans lequel tous les espaces sont reliés entre eux, reflète la distinction entre un espace cultuel, où dominait la règle, et un lieu de vie « sécularisé ».

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Le réfectoire et le lavabo, remplacé par une vasque en acier oxydé. © Bruno Marmiroli.
  1. ndlr : le prieuré Saint Cosme est situé sur la commune de La Riche et est aujourd’hui englobée dans l’agglomération tourangelle
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