Trois œuvres de Gijs Van Vaerenbergh pour penser le devenir des lieux de culte

*Reading between the Lines*, oeuvre de Gijs Van Vaerenbergh. © Filip Dujardin
Reading between the Lines, oeuvre de Gijs Van Vaerenbergh. © Filip Dujardin

Que reste-t-il d’une église lorsque les fidèles disparaissent ? La question est au cœur des réflexions actuelles sur la réaffectation des lieux de culte. En France comme en Belgique, la diminution de la pratique religieuse conduit à rechercher de nouveaux usages pour des édifices, qui continuent pourtant d’occuper une place singulière dans nos villes et nos campagnes. Les trois projets présentés par Pieterjan Gijs ne traitent pourtant pas directement de cette question. Ils n’apportent ni modèle de reconversion, ni réponse programmatique. Ils interrogent plus fondamentalement ce qui fait qu’une église continue d’exister dans notre imaginaire collectif. À travers Reading Between the Lines, Clausura et The Upside Dome, Gijs Van Vaerenbergh explore trois dimensions complémentaires : la permanence d’une forme, la permanence d’une mémoire et le potentiel encore inexploré de l’architecture.

Gijs Van Vaerenbergh est un collectif belge d’architectes, fondé en 2007 par Pieterjan Gijs et Arnout Van Vaerenbergh, auteur d’installations artistiques in situ.

Reading Between the Lines : la permanence de la forme

Reading between the Lines, oeuvre de Gijs Van Vaerenbergh. © Filip Dujardin.

Reading Between the Lines est avant tout un projet sur le paysage du Limbourg. Cette région rurale est ponctuée d’une multitude de villages, chacun marqué par la présence de son église. Si beaucoup ont perdu leur rôle de lieu de rassemblement, elles demeurent des repères dans le territoire et dans la mémoire des habitants.

L’œuvre reprend les proportions d’un modèle d’église rurale locale, dont elle conserve les éléments typologiques essentiels. Constituée de fines plaques d’acier superposées, elle apparaît ou disparaît selon le point de vue. Les fenêtres se dessinent puis s’effacent, les volumes semblent tantôt pleins, tantôt transparents. Pieterjan Gijs compare ce phénomène au fonctionnement de la mémoire : certains souvenirs demeurent précis tandis que d’autres deviennent flous.

Reading between the Lines, oeuvre de Gijs Van Vaerenbergh. © Filip Dujardin.

Reading Between the Lines ne cherche pas à proposer une solution au devenir des églises. L’œuvre en recompose la typologie et invite à réfléchir à la permanence de cette forme dans notre imaginaire collectif. Des usages s’y développent spontanément : concerts, photographies de mariage, tournages. Certains évoquent des pratiques traditionnellement associées à l’église, rappelant que sa forme demeure porteuse d’un imaginaire collectif et d’usages de rassemblement, alors même que le lieu n’en est pas une. Ils témoignent de la capacité de cette forme architecturale à susciter des appropriations collectives.

Clausura - la permanence de la mémoire

Clausura, oeuvre de Gijs Van Vaerenbergh. © Johnny Umans.

Clausura est une intervention réalisée pour l’ancienne abbaye cistercienne de Herkenrode, à Hasselt, en Belgique. Le projet1 consiste à rendre perceptibles, à leur emplacement d’origine et à leur échelle réelle, les bâtiments disparus du cœur de l’abbaye, sans chercher à les reconstruire. De fines stuctures en acier dessinent les volumes de l’ancienne église et permettent au visiteur d’en saisir les dimensions et la présence. Le dispositif donne ainsi à voir ce qui n’existe plus : l’absence devient une réalité perceptible.

Cette démarche évoque de nombreux sites patrimoniaux marqués par la disparition de leurs édifices, au premier rang desquels l’abbaye de Cluny. Détruite au début du XIXᵉ siècle, son église continue d’habiter notre imaginaire grâce aux relevés, maquettes, restitutions et reconstitutions qui permettent d’en appréhender encore les dimensions autant que d’en mesurer le caractère exceptionnel.

Clausura, oeuvre de Gijs Van Vaerenbergh. © Johnny Umans.

Dans les deux cas, il ne s’agit pas de faire revivre le monument, mais de maintenir vivante la conscience de son absence. La valeur patrimoniale du monument éclaire alors la valeur patrimoniale de sa disparition. À l’heure où l’avenir de certains édifices religieux interroge, Clausura rappelle que la disparition d’une église ne laisse pas seulement un vide physique ; elle marque durablement la mémoire d’un territoire.

The Upside Dome – La permanence du possible

The Upside Dome, oeuvre de Gijs Van Vaerenbergh. © Jeroen Verrecht.

The Upside Dome est une installation temporaire réalisée en 2010 dans l’église Saint-Michel de Louvain. L’église, commencée au XVIIᵉ siècle, devait être surmontée d’une coupole, mais celle-ci n’a jamais été construite en raison de problèmes de stabilité des fondations. L’ouverture fut finalement fermée par un plafond plat en bois.

Gijs Van Vaerenbergh suspend, sous l’emplacement où cette coupole aurait dû s’élever, une coupole inversée constituée de chaînes. Vue depuis certains points, le visiteur croit percevoir une trame parabolique ; lorsqu’il se déplace, celle-ci se dissout en une succession de lignes parallèles. L’installation donne ainsi forme à un espace qui n’a jamais existé.

Cette démarche ouvre une autre lecture de la réaffectation des lieux de culte en envisageant non plus ce qui a disparu, mais ce qui n’a jamais été réalisé. L’œuvre fait apparaître un potentiel demeuré inexploré. Les églises sont souvent abordées au regard des usages qu’elles ont connus ou de ceux qui pourraient succéder à leur fonction cultuelle. Mais pourquoi ne pas s’interroger également sur les usages qui n’y ont jamais trouvé leur place ?

En donnant à percevoir un espace qui n’a jamais existé, The Upside Dome suggère ainsi que l’avenir des lieux de culte ne réside pas uniquement dans la conservation de leur mémoire ou dans la reconversion de leur fonction. Les évolutions récentes ont profondément renouvelé les possibilités d’usage : concerts, expositions ou conférences y sont désormais fréquents. L’œuvre invite toutefois à envisager une autre perspective : celle d’un répertoire inédit de pratiques, rendu possible par les qualités spatiales de ces architectures. La hauteur des nefs, la lumière, les perspectives ou les parcours qu’elles offrent ne constituent pas seulement un héritage à préserver ; ils peuvent devenir le support d’usages encore inexplorés.

Préserver les possibles

Les trois projets de Gijs Van Vaerenbergh ne proposent pas une théorie de la réaffectation. Ils invitent cependant à porter un regard renouvelé sur ce qui fait la permanence des lieux de culte. Reading Between the Lines montre que l’église demeure un repère dans le paysage, bien au-delà de sa fonction religieuse. Clausura rappelle que la disparition d’un monument continue de façonner la mémoire collective. The Upside Dome révèle enfin que l’architecture peut aussi rendre perceptibles des possibles demeurés inexplorés. Préserver un lieu de culte, ce n’est peut-être pas seulement conserver un héritage ; c’est aussi laisser ouverte la possibilité d’usages qui restent à inventer.

Reading between the Lines, oeuvre de Gijs Van Vaerenbergh. © Filip Dujardin.

Propos recueillis par Marc Louail et Clara Polliart

  1. Le projet est réalisé en plusieurs phases ; la première, correspondant à l’ancienne église, est actuellement réalisée. Les autres parties du projet seront réalisées dans les phases suivantes. ↩
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