Le Plan Local d’Urbanisme Métropolitain nantais au chevet des cités ouvrières de Chantenay ?

  • déc. 2019
  • Par Marion Pérot , Architecte urbaniste de l'État, architecte des bâtiments de France
Chantenay au cœur de Nantes © Nantes Métropole.
Chantenay au cœur de Nantes © Nantes Métropole.

À l’heure où la force de l’ABF, conférée par l’accord, vacille sous un ELAN en lame de fond, les collectivités territoriales ont le pouvoir de se (res)saisir de leur patrimoine remarquable mais parfois peu remarqué. Dans un contexte de décentralisation engagé dès 1983, l’État trouve en elles de puissants alliés pour la sauvegarde du patrimoine culturel et la lutte contre la dissolution des spécificités territoriales. La dissolution, c’est pourtant le sombre avenir qui, à Nantes, guette les trésors discrets du secteur de Chantenay.

Cet article est issu du projet de fin d’étude (formation AUE) de Marion Pérot, soutenu à l’École de Chaillot en juillet 2019. PFE téléchargeable dans son intégralité.

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l’ancienne commune de Chantenay, située sur la rive droite de la Loire, fut annexée à Nantes en 1908. © Marion Pérot.

Chantenay, territoire au double visage

Le quartier de Chantenay, niché au creux de la Loire, aux portes du centre historique de Nantes, est un lieu singulier. Il frappe l’imaginaire par son rivage qui déploie lentes usines et grues endormies sur leurs estacades de béton (le Bas-Chantenay), et son coteau de granit où se côtoient demeures néoclassiques, ruelles tortueuses et cités ouvrières blotties entre deux lotissements récents (le Haut-Chantenay).

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Le Haut- et le Bas-Chantenay. Source: Google Map
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La topographie de Chantenay. © Marion Pérot

Industrialisation fulgurante et urbanisation anarchique

Petit bourg rural considérablement enrichi par les retombées du commerce triangulaire1, l’histoire de Chantenay bascule à l’heure de la Révolution industrielle. En aval de Nantes, vaste prairie inondée ne demandant qu’à être asséchée, le Bas-Chantenay est l’emplacement idéal pour la mettre en œuvre. Dès 1857, usines de production, chantiers navals, quais, estacades et chemin de fer fleurissent au bord de la Loire. Cette industrialisation massive est un appel d’air pour les populations jetées sur les routes par l’exode rural. Les pentes du Haut-Chantenay se couvrent de logements précaires, dans une urbanisation galopante et anarchique.

Les cités ouvrières, de l’utopie au détournement

En 1908, l’absorption de la commune de Chantenay par Nantes permet de freiner l’insalubrité du secteur par l’édiction de règlements hygiénistes. En parallèle, les grands industriels du Bas-Chantenay bâtissent cités ouvrières, crèches et jardins dédiés sur le coteau du Haut-Chantenay. Cette démarche patronale n’est pas qu’altruiste : l’objectif est de fidéliser la main-d’œuvre et d’encourager la formation de familles par nature peu enclines à l’émeute. La bienveillance est intéressée : le contrat de location du logement est souvent conditionné au contrat de travail. Le projet patronal matérialise dans l’espace la hiérarchie du pouvoir en place : ainsi la cité des cadres de Saint-Gobain, au pied du parc de la Boucardière, est-elle dominée topographiquement, donc socialement, par la maison du directeur, implantée en haut du parc.

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Matérialisation topographique du pouvoir patronal : la cité des cadres de Saint-Gobain. © AM Nantes et Google Map

Pourtant les ouvriers se sont appropriés ces lieux du totalitarisme patronal. Dans les cités ouvrières est finalement né ce que redoutait le plus la classe dirigeante : la sociabilité, la solidarité, et enfin le syndicalisme ouvrier.
Les cités ouvrières de Chantenay sont porteuses de ce double héritage de l’utopie paternaliste, conçue pour briser les révoltes, et de son détournement par les ouvriers. Leur histoire est complexe, tissée de l’esthétisation du projet patronal, lui-même étoffé « de l’épaisseur des vies qui l’ont transformé » 2.

Dissolution accélérée d’un patrimoine sous pression

L’équilibre fragile de Chantenay est aujourd’hui menacé par la raison même de son existence : Nantes, sixième commune de France par la population, Nantes, qui croît chaque jour, Nantes, « seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine »3, Nantes, enfin, qui a identifié Chantenay comme enjeu urbain majeur de sa prochaine décennie. Pression foncière écrasante et ambitieux projets de mutation urbaine sont désormais à l’agenda de ce quartier très proche du cœur historique. Construction extensive de logements, aménagement par Nantes Métropole de grands équipements et d’un pôle d’activité orienté vers le numérique, réhabilitation des friches industrielles, articulation autour d’un grand projet urbain et d’un pôle touristique à rayonnement national4… Il est à craindre que face à un tel raz-de-marée, la vulnérabilité des cités ouvrières du Haut-Chantenay soit sacrifiée et, avec elle, une part de l’identité locale.

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Degrés d’authenticité des onze cités ouvrières de Chantenay. © Marion Pérot.

Et, vulnérables, les cités le sont. Sur onze, seules six d’entre elles ont réussi à maintenir un fort degré d’authenticité. La remarquable cité du Bois-Hercé (4) a ainsi conservé tant sa forme urbaine constituée de placettes piétonnes et d’un jeu de reculs sur alignement, que ses dispositions architecturales et ses matériaux souvent d’origine. Trois autres cités ont été transformées de façon hétérogène. Parmi celles-ci, le lotissement Carnaud (3) présente des maisons ouvrières à gouttereaux sur rue, aux maçonneries en meulière et à la couverture en petites tuiles plates, souvent conservées. Cependant, l’ordonnancement initial a été fracturé par de nouvelles implantations en pignons sur rue, certaines maisons se sont vues surélevées disgracieusement au gré des divisions parcellaires et le second-œuvre a été gommé par les ravalements successifs. Descendant encore dans le degré de préservation, la cité du Plessis-Gautron (2) s’est vue lourdement réhabilitée, via isolation thermique par l’extérieur. L’opération a emporté avec elle les modénatures qui faisaient le caractère de la cité, ne laissant qu’un bâti décapé jusqu’à la nudité. Enfin, étape finale de la dissolution, la cité de la Pièce Pointue (1) a été rasée au profit d’un supermarché. Plus aucune subsistance du passé de cet îlot n’est aujourd’hui perceptible.

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Dissolution progressive des cités ouvrières jusqu’à disparition. © AM Nantes et Google Map.

Ainsi, si certaines cités ont déjà disparu, d’autres ne sont plus visibles qu’à l’état de traces, d’autres encore se diluent lentement, maison après maison. Sans protection adaptée, les dernières cités5encore préservées sont appelées à subir ces degrés variés d’altération. Parmi elles, la cité du Bois-Hardy est d’ores et déjà visée par un vaste projet de logements collectifs plafonnant en R+8 et de centrale solaire urbaine, soutenu par la collectivité.6

Nantes Métropole : une volonté patrimoniale à incarner ?

Les périmètres des abords des trois monuments historiques de Chantenay, sur lesquels veille l’architecte des bâtiments de France, ne font qu’effleurer les cités ouvrières. Le champ de visibilité de ces abords étant réduit dans ce contexte urbain7, l’ABF n’y a guère que le pouvoir d’alerter et de conseiller. Mais sa voix se perd dans le vacarme de la pression immobilière. Chantenay devrait donc assister, impuissante, à la dissolution progressive de son histoire, jusqu’à évanouissement ? Non ! Car si le pouvoir régalien de l’ABF ne peut rien pour sauver les cités, Nantes Métropole, elle, le peut. La protection de ce patrimoine diffus et fragile, le PLUM8 a le pouvoir de l’assurer.
C’est d’ailleurs la volonté qu’affiche ce document d’urbanisme dédié à la planification urbaine de la métropole. En réaction épidermique au gommage par uniformisation des spécificités territoriales, la prise de conscience patrimoniale a pris racine à Nantes. Dans le PADD 9 du PLUM, on ne dénombre pas moins de cinquante-cinq occurrences du mot « patrimoine », lequel inclut tant les édifices monumentaux que le bâti modeste. Sa préservation est citée comme un axe majeur du projet de la collectivité. Un axe plus prégnant encore consiste en la volonté de façonner la métropole en un « territoire de référence de la transition écologique ». Or, quoi de plus durable que ce qui a déjà duré ?
À Chantenay, la connaissance est là. Un travail a été commandé par la collectivité et l’Inventaire Régional à deux architectes du patrimoine pour le repérage du patrimoine chantenaysien10. Ce travail a fait l’objet d’une publication en ligne disponible sur le site participatif Nantes patrimonia11, que chacun est invité à alimenter. L’attachement identitaire des habitants à Chantenay n’est plus à démontrer.
En outre, l’héritage des cités ouvrières est de ceux auxquels Nantes Métropole est sensible. La collectivité a fait une priorité de son combat pour le logement social. Par la présence des cités ouvrières et d’HBM12 des années 1930, le secteur de Chantenay est un livre ouvert de cette histoire du logement solidaire tourné vers les plus précaires.

De la (re)connaissance à la protection

Tout est donc réuni pour sauver les cités de Chantenay : valeur patrimoniale plurielle et abondamment documentée, politique affichée de la collectivité pour sa valorisation et premier chapitre de l’histoire du logement social nantais, dont les pages s’écrivent encore.
Et pourtant, la traduction effective de cette volonté dans le règlement du PLUM est bien timide. Si la valorisation des usines monumentales du Bas-Chantenay est bien engagée par Nantes métropole, ce n’est pas le cas du patrimoine moins spectaculaire du Haut-Chantenay. Seule une cité ouvrière sur les six encore préservées est repérée comme secteur patrimonial. Sur celui-ci, des dispositions réglementaires existent, mais elles sont trop peu protectrices.

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L’usine électrique, faisant l’objet d’une demande de protection au titre des monuments historiques (© Guillaume Saffire) et la cité des cadres de St Gobain (© Marion Pérot) : une valorisation du patrimoine à deux vitesses ?

Un déclic manque : peut-être sera-t-il causé par l’écho du traumatisme d’Angers, qui a vu en 2009 son PLU annulé par le juge administratif au motif de la contradiction entre l’inventaire élargi de son patrimoine et la fragilité de sa protection réglementaire13. L’exemple de Bordeaux, qui s’emploie à modifier progressivement son PLU en y intégrant les prescriptions définies par des études ciblées sur des secteurs remarquables, pourra également être avancé.

Le PLUM en dernière digue

La prochaine version du PLUM de Nantes Métropole devra assurer une protection adaptée de ces lieux précieux mais vulnérables au passage du temps comme des hommes. Il lui faudra, a minima, reconnaître en tant que patrimoine remarquable14 les plus préservées des cités ouvrières de Chantenay. Mais le repérage de ces cités comme secteurs patrimoniaux ne suffit pas : c’est tout le règlement qui doit évoluer pour intégrer des prescriptions de nature à empêcher leur disparition, à mieux protéger leur intégrité, à guider leur réhabilitation et à encadrer leur évolution. La jurisprudence autorise désormais les PLU à se rêver aussi protecteurs que les PVAP15, par exemple en imposant des matériaux de façade16. Comme le soulignait André Malraux, « les hommes n’étant pas des saints, il ne faut pas laisser entrouvertes les portes que l’on est résolu à fermer. »17

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La grue noire des chantiers Dubigeon sur le Bas-Chantenay (monument historique inscrit au titre des objets mobiliers). © Marion Pérot

Pour un territoire, le patrimoine est une chance : c’est ce qui lui confère sa singularité et son attractivité. Lien d’intimité entre l’homme et son milieu, « il compense les effets de la ville diluée »18. Nantes Métropole, en pariant sur la réactivation des friches industrielles du Bas-Chantenay, l’a bien compris. Par la révision de son document d’urbanisme, la collectivité peut à présent protéger l’attachement des Chantenaysiens aux cités ouvrières, lieux singuliers au croisement de l’utopie patronale et de la vague de fond des soulèvements ouvriers. À l’image de la grue noire du Bas-Chantenay, si la marche est haute, elle n’est pas infranchissable.

BIBLIOGRAPHIE

  • Service de l’Inventaire. Source : http://devpatrimoine.paysdelaloire.fr/linventaire/ [consulté le 19/05/2019]
  • Arnaud De Lajarte et al. Le PLU patrimonial, éclairages pour l’action. Paris, ANR (Agence Nationale de la Recherche), 2019, 63 p. Source : https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/3158/files/2019/06/PLU-PATRIMONIAL-ECLAIRAGES-POUR-L-ACTION-2.pdf [consulté le 25/05/2019]
  • François Duchêne, Cités ouvrières en devenir. Ethnographies d’anciennes enclaves industrielles. Saint-Etienne, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2010.
  • François Duchêne, Julien Langumier Julien, Christelle Morel Journel, Cités ouvrières et patrimonialisation : d’un modèle à ses multiples transformations. Espaces et sociétés, 2013, n°1, pp. 35-50.
  • Daniel Pinson, L’indépendance confisquée d’une ville ouvrière : Chantenay. Nantes, Arts, cultures, loisirs (ACL), 1984, 326 p.
  • Pascal Planchet, Droit de l’urbanisme et protection du patrimoine : enjeux et pratiques. Paris, Le Moniteur, 2009.
  • Ophélie Siméon, Quel patrimoine industriel pour quelle vision de l’histoire ?. L’Homme & la Société, 2014, n°2, pp. 15-30. Source : https://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2013-1-page-35.htm [consulté le 19/05/2019]
  • Vincent Veschambre, Le recyclage urbain, entre démolition et patrimonialisation : enjeux d’appropriation symbolique de l’espace. Réflexions à partir de quatre villes de l’ouest. Norois. Environnement, aménagement, société, 2005, n°195, pp. 79-92.
  1. À la fin du XVIIe siècle, Nantes règne à la triste tête des ports négriers français.
  2. D’après Söderstrom, https://www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2014-2-page-15.htm
  3. André Breton, Nadja, 1928.
  4. Le projet de l’Arbre aux Hérons, gigantesque arbre mécanique de 35 m de haut destiné à accueillir des milliers de visiteurs sur le site de la carrière Misery, sur le Bas-Chantenay, posant la question du devenir du CAP 44, autre patrimoine remarquable du secteur.
  5. Les cités sont aujourd’hui morcelées en de multiples propriétaires privés, majoritairement résidents. Une seule est sous gestion d’un bailleur social : le Plessis Gautron.
  6. Ce projet controversé de 400 logements plafonnant en R+8, financé par Nantes Métropole, doit prendre place sur les jardins ouvriers de la Cité du Bois-Hardy. Cette cité doit, elle, faire l’objet de l’installation sur ses toits d’une centrale solaire financée par ses habitants et soutenue politiquement par Nantes métropole. (https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/nantes-bois-hardy-ils-defendent-le-poumon-vert-alimentaire-de-leur-quartier-b6783e50-f0e3-11e9-9687-acf9d7255d54)
  7. En périmètre des abords définis par le rayon de 500 m, l’avis de l’ABF est conforme (accord) dans le champ de visibilité du monument historique ; en dehors de ce champ, l’avis est simple.
  8. Plan Local d’Urbanisme Métropolitain, document d’urbanisme de Nantes Métropole (agglomération de 24 communes)
  9. Plan d’Aménagement et de Développement Durable, document pilote du PLUM.
  10. http://devpatrimoine.paysdelaloire.fr/linventaire/
  11. https://patrimonia.nantes.fr/home.html
  12. Habitations Bon Marché, ancêtres des HLM, Habitations à Loyers Modérés.
  13. https://angers.maville.com/actu/actudet_-La-justice-annule-le-plan-local-d-urbanisme-un-seisme-_loc-905923_actu.Htm
  14. « Le règlement peut identifier et localiser les éléments de paysage et identifier, localiser et délimiter les quartiers, îlots, immeubles bâtis ou non bâtis, espaces publics, monuments, sites et secteurs à protéger, à conserver, à mettre en valeur ou à requalifier pour des motifs d’ordre culturel, historique ou architectural et définir, le cas échéant, les prescriptions de nature à assurer leur préservation leur conservation ou leur restauration. » (article L151-19 du Code de l’Urbanisme)
  15. Plan de Valorisation de l’Architecture et du Patrimoine, un des deux outils de gestion possibles des Site Patrimoniaux Remarquables (SPR).
  16. « Les PLU peuvent déterminer des règles concernant l’aspect extérieur, en imposant ou en prescrivant l’utilisation de certains matériaux pour les constructions », Jurisprudence CAA. Lyon, 10/05/2011, req. n°09LY00729
  17. André Malraux, Discours à l’Assemblée Nationale pour le projet de loi relatif à la création des secteurs sauvegardés, 23 juillet 1962.
  18. Pascal Planchet, Droit de l’urbanisme et protection du patrimoine : enjeux et pratiques, 2009.
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