Regards croisés sur l’architecture et le logement

  • mai 2018
  • Propos recueillis par Xavier Clarke , Conseiller pour l'architecture, DRAC Nouvelle-Aquitaine
96 logements collectifs, ZAC Ginko, La Berge du lac, Bordeaux (33) - Marjan Hessamfar & Joe Vérons architectes associés. Photo X.C.
96 logements collectifs, ZAC Ginko, La Berge du lac, Bordeaux (33) - Marjan Hessamfar & Joe Vérons architectes associés. Photo X.C.

Dialogue autour des politiques du logement à l’occasion des débats parlementaires autour du projet de loi évolution du logement, de l’aménagement et du numérique” (ELAN).

En présence de :
Fabien SÉNÉCHAL - Président de l’ANABF
Sylvie ROBERT - Sénatrice d’Ile-et-Villaine
Lionel DUNET - architecte, Président du syndicat de l’architecture
Laurence CROSLARD - architecte, vice-présidente du syndicat de l’architecture
Guymette GLOANEC - directrice artistique, L’observatoire Mobile

Xavier CLARKE: Le projet de loi ELAN actuellement en débat devant le parlement poursuit deux objectifs fondamentaux : libérer la construction et protéger les plus fragiles. Quelle est, selon vous, la place de l’architecture dans cette ambition et comment analysez-vous l’articulation entre le titre I “construire plus, mieux et moins cher” et le titre III “Améliorer le cadre de vie” ?

Sylvie ROBERT: En préambule, je voudrais insister sur une forme de contradiction entre l’ambition affichée en matière d’amélioration du cadre de vie et la volonté de remettre en question, même symboliquement, la question de l’architecture. La volonté de livrer plus rapidement et moins cher induit une véritable dé-construction du métier d’architecte. Le choc de l’offre porté par le projet de loi ELAN risque de produire l’effet inverse à l’objectif recherché. Les professionnels du BTP constatent déjà une diminution d’activité de 15 à 20% suite à la baisse des APL et des budgets des organismes HLM. On peut constater un réel paradoxe entre les efforts investis ces dernières décennies dans la politique de la ville pour traiter les erreurs du passé et un retour aux modes de pensée qui ont guidés les excès de la politique des Grands ensembles pour répondre à la crise du logement durant les années 60 et 70. On assiste, à travers cette loi et des éléments de langage qui l’accompagnent, au retour de préjugés anciens que je pensais disparus : l’architecture ralentit, coûte plus cher et empêche de répondre efficacement aux besoins en logements. Cette sémantique autour de la notion d’efficacité est à l’opposé de la question architecturale qui ne se limite pas à la production de bâti, mais qui participe activement à la fabrication d’un environnement collectif et à l’organisation de la vie en société. Il faut bien réaliser que l’application du slogan « vite et moins cher » ne permettra pas de régler les problèmes sociaux, bien au contraire. L’architecture doit être abordée dans sa dimension globale, à la fois culturelle, éducative et sociétale. La manière dont nous vivons ensemble est directement liée à la manière dont est structuré notre environnement architectural et il me semble important que les philosophes, les géographes, les architectes, les sociologues nous accompagnent et nous aident à redonner du sens aux politiques d’aménagement que nous portons. J’ai par ailleurs beaucoup de mal à comprendre comment ce projet de loi peut imaginer traiter de la question du logement social en affaiblissant le rôle de l’architecte. Le concours d’architecture doit être considéré comme un temps de réflexion supplémentaire qui permet, au final, de gagner du temps et de l’argent.

Lionel DUNET: Les intitulés du projet de loi, « construire plus, mieux et moins cher » et « améliorer le cadre de vie », illustrent parfaitement, à mon sens, le métier d’architecte et je regrette que le contenu du texte aille à l’inverse de ces objectifs en marginalisant et amoindrissant le rôle de l’architecte. L’architecte a vocation à répondre à la demande de constructions, de manière qualitative et économique. La rapidité de production n’est cependant pas cohérente avec l’approche qualitative, même si on observe de nouveaux besoins d’habiter liés aux phénomènes migratoires, aux familles recomposées ou au desserrement des ménages qui imposent de construire plus de logements… Il y a une vraie recherche à opérer et ce n’est pas en supprimant les concours d’architecture que l’on facilitera l’émergence d’idées. La loi de finance qui précède le projet de loi ELAN a incontestablement affaibli les sociétés HLM et ralenti la production de logements. Dans mon département, Côtes d’Armor Habitat propose cette année 100 nouveaux logements à construire contre 250 les années précédentes. Plus généralement, je ne suis pas persuadé que les 3 ou 4 mois gagnés au détriment du concours d’architecte améliorent la production qui perdra de toutes façons en qualité et en capacité à inventer une réponse réellement adaptée aux évolutions de la société.

Fabien SÉNÉCHAL: Il me semble important de souligner l’intérêt des débats qui ont eu lieu lors de la conférence de consensus malgré l’inquiétude partagée avec l’ordre des architectes autour de cette première étape d’échanges. Les quatre rencontres organisées à l’occasion de la conférence de consensus ont permis de mettre en avant l’idée que l’ensemble des acteurs de la construction et des représentants de la société civile étaient en attente de mieux travailler ensemble. Les échanges ne se sont pas focalisés sur les normes en tant que telles, mais plutôt sur la nécessité de stabiliser les lois et de mieux organiser les conditions de communication indispensables à une application intelligente et efficace des normes en vigueur. La conférence a confirmé que l’absence de concertation est source de complexification et de ralentissement et que les vrais obstacles à une production efficace de logements provenaient plus des modes de fonctionnement en tuyau d’orgue et de l’absence de communication entre les acteurs que des normes elles-mêmes.

Xavier CLARKE: Le projet de loi ELAN s’intéresse à la mise en œuvre du plan “Action cœur de ville” destiné à soutenir le travail des collectivités locales en matière de revitalisation des centres villes, à travers les politiques de réhabilitation et d’amélioration de l’habitat et de développement économique (commercial, numérique…). Quel regard portez-vous sur la place accordée à l’architecture, au patrimoine urbain et aux politiques d’aménagement de l’espace public?

Fabien SÉNÉCHAL: Les ABF sont particulièrement concernés par ce plan d’action qui a pour origine le rapport d’Yves Dauge à propos de la nécessité impérieuse de revitaliser les centres-bourgs et les villes moyennes à l’occasion de la mise en œuvre des nouveaux espaces protégés introduits par la loi « Liberté de création, architecture et patrimoine » (LCAP). Ce rapport plaçait l’architecte et le projet urbain au centre de la dynamique de revitalisation. On observe malheureusement une certaine technocratisation du dispositif dans le cadre du projet de loi ELAN. Le plan action cœur de ville semble en effet, pour l’instant, une nouvelle fois fondé sur un simple assemblage de procédures et de dispositifs administratifs sans cohérence globale, sans projet d’ensemble fondé sur la spécificité culturelle du lieu, tel que peut le concevoir un architecte. Il apparaît vivement souhaitable que l’architecture et le patrimoine retrouvent une place centrale dans cette dynamique.
Concernant plus particulièrement l’intervention des ABF, on observe également une antinomie entre l’objectif de reconquête des centres anciens et le dispositif qui vise à affaiblir l’intervention de l’ABF en remplaçant son accord par un avis consultatif qui ne s’impose pas au maire pour les opérations de rénovation des bâtiments en péril ou insalubres et pour la pose d’antennes téléphoniques. Cette disposition ignore délibérément la valeur historique des immeubles insalubres, ainsi que la capacité de ce patrimoine à accueillir de nouvelles manières d’habiter et à donner du sens au projet de redynamisation. Elle offrirait, pour la première fois dans l’histoire des politiques patrimoniales, l’opportunité d’évacuer la dimension culturelle du patrimoine urbain appréhendée comme un vecteur central de développement et d’aménagement durable d’une ville. Notre association est particulièrement inquiète par cette orientation qui nous ramène, comme évoqué précédemment par Sylvie Robert, à des raisonnements d’une époque révolue qui ont conduit André Malraux à créer la loi qui porte son nom au début des années 60. À ce propos, il est intéressant de rappeler le discours de présentation de cette loi devant l’assemblée nationale dans lequel André Malraux expliquait que l’objectif de sa démarche était inscrit dans la modernité et qu’elle visait justement à concilier deux impératifs qui avaient été jusque-là mis délibérément en opposition, à savoir conserver le patrimoine historique et, en même temps, améliorer les conditions de vie et de confort des Français. On a l’impression, aujourd’hui, que dans l’esprit de la loi, cette conciliation n’est plus valable et qu’il faut nécessairement réintroduire une scission, une opposition entre le patrimoine et la modernité, sans tenir compte des avancées de la loi Malraux.

Sylvie ROBERT: Cette question me paraît essentielle et je le constate tous les jours sur le terrain, dans le cadre de l’exercice de mes fonctions de sénatrice. Les maires que je rencontre manifestent une réelle préoccupation pour l’aménagement de leur centre-ville et il me paraît extrêmement intéressant d’avoir abordé cette problématique sous l’angle de la dynamique de la revitalisation. Le rapport d’Yves Dauge plaçait la question de l’architecture et du cadre de vie au centre de sa démarche d’expérimentation en affichant la qualité environnementale comme un levier essentiel pour la valorisation et le renforcement de l’attractivité des centres anciens. J’observe, dans le cadre du plan « Action cœur de ville », une disparition de la dimension culturelle au profit des seuls usages, même s’il est parfaitement légitime de s’intéresser en priorité à la question des usages. L’activité commerciale reste le principal critère pour évaluer l’attractivité d’une commune. Je rencontre très fréquemment des maires qui se désespèrent de la vacance commerciale et de leur difficulté à accueillir de nouveaux habitants. Il faut toutefois rester attentif à ne pas s’égarer dans une réflexion simpliste qui oppose l’objectif de simplification et les enjeux liés à la qualité du cadre de vie. On assiste aujourd’hui à des débats extrêmement binaires qui ne prennent pas en compte la nécessité de concilier des objectifs contradictoires et de gérer la complexité du monde. Or, l’architecture et l’urbanisme sont là, en tant que disciplines indissociables des modes de vie, pour nous aider à apporter des réponses à cette complexité. Le projet urbain favorise l’approche transversale des problématiques et la mise en synergie du patrimoine et des usages. La création architecturale peut nous aider à inventer de nouveaux modes d’habiter qui répondent aux besoins de notre société en constante évolution. Il faut penser le projet de revitalisation dans sa globalité, comme un mode de vivre, de circuler, d’habiter, de consommer… La loi ELAN apparaît assez symptomatique de cette tendance à vouloir simplifier à l’extrême, y compris la manière de penser, en évacuant le temps de la réflexion et du projet architectural ou urbain. Je constate, heureusement, que les citoyens sont de plus en plus attentifs à la question de l’architecture et du patrimoine. J’observe en particulier cette appétence des habitants dans le cadre de la commission locale du patrimoine mise en place à Rennes pour débattre des projets de renouvellement urbain et d’évolution du patrimoine architectural.

Lionel DUNET: Il paraît en effet essentiel de réhabiliter la dimension urbaine du métier d’architecte, la vision globale qui intègre l’architecture, le patrimoine et la dimension socio-économique. La collectivité a vocation à porter le projet urbain élaboré avec l’aide des professionnels du cadre de vie - architectes, urbanistes, paysagistes… - et la participation des habitants. Il s’agit d’une démarche fondamentalement collégiale. Le projet de loi ELAN pose les bonnes questions mais propose des solutions qui ont tendance à cloisonner les approches et à opposer les différents intervenants. Cette situation tend à affaiblir le rôle de chef d’orchestre que devrait assurer la collectivité. Le fonctionnement de Rennes illustre parfaitement la dynamique qui mériterait d’être encouragée: la commune maîtrise, à travers sa politique architecturale, le développement urbain et la gestion de foncier.

Laurence CROSLARD: Je pense qu’il est également important de prendre réellement en compte, au sein de ces démarches de revitalisation, la réalité de la temporalité de la ville. Il reste illusoire de chercher à aligner le projet urbain sur le rythme des échéances électorales. La recherche d’efficacité et de rentabilité ne peut pas ignorer la réalité du temps long dans lequel l’action politique doit s’inscrire. Il me semble plus juste de chercher à positionner l’action à court terme dans un projet à plus long terme, en continuité avec ce qui précède et avec ce qui suit. Si on se limite à traiter l’urgence de la situation par une simple recherche d’efficacité et de rentabilité immédiate, on reproduira inévitablement les erreurs des politiques urbaines des années 60. Il est essentiel d’intégrer, dans le plan d’action cœur de ville, ce temps long, indispensable à la réflexion et à la bonne articulation des processus, en veillant à ce que les actions engagées aujourd’hui n’entravent pas les actions des décennies suivantes. La compétence de l’architecte relève précisément de sa capacité à inscrire efficacement le projet architectural et urbain dans ces différentes temporalités. Il ne faut pas perdre de vue que les immeubles que l’on construit aujourd’hui constituent le patrimoine de demain.

Xavier CLARKE: Dans son plan national en faveur des nouveaux espaces protégés, Yves Dauge propose un renversement des politiques de l’habitat à travers une réévaluation des dispositifs fiscaux (Malraux et Pinel) et un développement ambitieux des programmes d’amélioration de l’habitat, de lutte contre l’habitat insalubre et de constructions neuves dans le cadre d’opérations de restauration immobilière (OPAH, RHI-THIRORI…). Quels sont, selon vous, les principaux freins à la mise en place d’une politique ambitieuse de requalification du patrimoine existant en accord avec les besoins liés aux modes de vie contemporains ?

Lionel DUNET: La question de l’intervention foncière me semble être au cœur de cette problématique, plus particulièrement dans les centres anciens où le pouvoir d’intervention de la collectivité publique est très limité en raison de la dispersion de la propriété privée.

Fabien SÉNÉCHAL: C’est effectivement le principal obstacle à la mise en place d’une politique de requalification efficace. Cette action s’inscrit inévitablement, comme vous l’avez évoqué, dans le temps long. Les élus que je rencontre au quotidien sont impuissants face à la disparition progressive des commerces de proximité et des services de santé, généralement liée au développement d’une zone commerciale périphérique qu’on a cru bon de laisser se développer quelques décennies auparavant pour créer de nouveaux emplois. Je leur explique régulièrement que les ABF ne s’intéressent pas au patrimoine en tant que tel, mais en tant que ressource immobilière à forte valeur symbolique susceptible de participer activement à la vie et au renouvellement de la commune. La préservation du patrimoine n’a d’intérêt que dès lors qu’il est utilisé, réutilisé, voir réinterprété dans le cadre d’une dynamique de développement urbain. L’intérêt du patrimoine tient à sa capacité à s’inscrire dans l’évolution d’un lieu et à accueillir de nouveaux usages en offrant du sens et une épaisseur liés à l’histoire. Il est essentiel de ne pas dissocier les politiques d’aménagement de cette temporalité de la ville passée, présente et future. Il s’agit de partager ensemble une vision commune du projet urbain inscrit dans la durée. Le rapport d’Yves Dauge et le plan d’action “cœur de ville” ont le mérite de remettre cette question de la stratégie transversale, c’est à dire de la vision politique, au centre de l’action publique au service d’une maîtrise de l’évolution des territoires à long terme. Les outils de mise en œuvre du plan d’action “cœur de ville” ne doivent pas faire perdre de vue cette dimension politique et culturelle du projet de revitalisation. De mon point de vue, il faut rester très vigilant pour porter cette vision politique partagée tout au long du processus de mise en œuvre de ce plan d’action ambitieux.

Lionel DUNET: En contrepoint à cette position, je pense que si les outils sont secondaires par rapport à la vision politique, ils restent toutefois essentiels. Une gestion responsable de la ville ne peut pas reposer sur le laisser-faire du libéralisme. Elle résulte, certes d’une vision, mais également d’une maîtrise qui a longtemps manqué à beaucoup de villes moyennes. Le plan d’action “cœur de ville” apparaît comme une formidable occasion de mettre en œuvre une stratégie urbaine commune grâce à de nouveaux outils qui permettront d’agir efficacement.

Sylvie ROBERT: Les outils restent en effet essentiels pour rendre opérationnelle l’ambition politique, notamment les dispositifs fiscaux, indispensables pour compenser le surcoût imposé par la restauration du patrimoine historique. Nous travaillons actuellement à la réhabilitation de l’hôtel Pasteur à Rennes, en concertation étroite avec l’ABF qui reste un interlocuteur essentiel, mais pas unique. Je suis convaincue de la nécessité de développer, au sein des politiques de restauration, des process intégrant l’ensemble des évolutions et des problématiques relevant de la construction : amélioration des performances énergétiques, utilisation de techniques innovantes, recyclabilité des bâtiments et des matériaux… Cet investissement dans la phase chantier reste essentiel pour diminuer, à terme, le coût de fonctionnement des édifices restaurés. Le poids des contraintes administratives, techniques et financières -procédures de concours, estimation des coûts de maîtrise d’œuvre, normes de construction- réduit malheureusement trop souvent la possibilité d’investir dans ces process innovants, notamment en matière de rénovation énergétique qui reste un sujet majeur, insuffisamment développé. À ce propos, je regrette sincèrement que la possibilité d’expérimenter ces nouveaux process dans le cadre du permis de faire introduit par la loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine ait été supprimée par le projet de loi pour un État au service d’une société de confiance, au bénéfice d’un article consacré à une forme de déréglementation généralisée en dehors de tout cadre expérimental maîtrisé. Cette réflexion est liée à des enjeux économiques majeurs qu’il convient de ne pas ignorer.

Laurence CROSLARD: L’approche financière apparaît en effet centrale. Le coût global d’un projet architectural reste un sujet trop peu abordé. Les immeubles construits il y a quelques décennies à peine, de manière rapide et à l’économie, nous coûtent aujourd’hui très cher. Au-delà de l’investissement et du fonctionnement, il faudrait également évaluer le coût à terme, le coût global : rénover des constructions existantes en centre bourg permet de maintenir des habitants et de faire vivre la ville. Le coût global est un investissement dont on n’aura pas la charge plus tard. On a toujours dans l’idée d’intégrer le temps, un temps qui n’est pas celui des élus.

Lionel DUNET: Il me semble que l’on dispose de moins d’outils d’intervention dans les centres villes en comparaison avec les zones en développement. La situation est nettement plus complexe là où les acteurs sont plus nombreux, les populations en place plus fragilisées, des imbrications de fonctions plus prégnantes…

Fabien SÉNÉCHAL: … en fait, on est en présence d’une complexité culturelle liée à la sédimentation qui fait la richesse du lieu et qui implique un échange renforcé avec les usagers pour trouver des solutions durables. Par exemple, le phénomène des rues commerçantes qui ont progressivement fait disparaître les logements en condamnant l’accès aux étages impose de mettre en œuvre des dispositifs permettant de retrouver des modes d’organisation plus harmonieux. Ces actions apparaissent en effet complexes, même s’il existe une palette d’outils spécifiques que maîtrisent bien les villes dotées de services techniques structurés. J’observe que les villes petites et moyenne rencontrent plus de difficulté à gérer cette complexité propre aux centres anciens en raison d’un déficit en ingénierie.

Lionel DUNET: C’est aussi, au-delà de la maîtrise des outils, la capacité à organiser la réflexion collectivement qui est importante pour réussir ces actions de revitalisation. La capacité à penser ensemble n’est pas encore totalement acquise. Un architecte, par exemple, aura du mal à traiter seul une problématique commerciale ou des questions relatives aux déplacements.

Fabien SÉNÉCHAL: Il manque souvent un chef d’orchestre, quelqu’un qui soit capable de mettre en musique l’ensemble des contraintes dans la bonne temporalité. On peut s’interroger sur qui est le plus à même de jouer ce rôle de coordinateur chargé d’organiser le dialogue : l’élu, l’architecte, l’urbaniste ?

Lionel DUNET: … En somme, il faut réinventer le rôle de l’urbaniste !

Xavier CLARKE: De nombreuses expériences démontrent la capacité à mettre en œuvre de nouveaux modes d’habiter en accord avec l’évolution de la société: réutilisation d’un patrimoine obsolète, appartements modulables, aménagements réversibles, habitat participatif, habitat partagé, coopératives d’habitants… Comment, selon vous, l’architecture et la société civile peuvent-elles participer collectivement à cette évolution des pratiques ?

Sylvie ROBERT: Au risque de me fâcher avec la profession, je dois avouer que j’ai rencontré, dans ma vie d’élue, pas mal d’architectes qui considéraient qu’ils produisaient avant tout une œuvre. Or je pense qu’en matière de logement, la question de l’usage doit être prépondérante. On observe d’ailleurs l’émergence de nouvelles formes d’association des habitants aux processus de conception du projet. Cette approche, portée par des collectifs d’architectes de plus en plus nombreux, est, selon moi, la meilleure façon d’intéresser le grand public à la question de l’architecture. Il me semble que l’on assiste à une évolution de l’architecture conçue comme un simple objet vers une appréhension plus politique de la démarche architecturale. Les architectes, comme les politiques, ont intérêt à trouver la bonne distance et à faire preuve d’une certaine humilité pour prendre en compte la parole de l’usager dans une nouvelle forme de processus d’élaboration collective du projet architectural. Notre expérience de budget participatif à Rennes montre que l’on peut produire de la réflexion différemment en considérant les citoyens, non pas comme de simples consommateurs, mais comme des contributeurs à part entière des politiques d’aménagement du territoire.

Fabien SÉNÉCHAL: Je suis très sensible au terme d’”humilité” que vous avez employé à propos des architectes et je pense qu’il peut s’appliquer à l’ensemble des intervenants, du maître d’ouvrage au concepteur en passant par l’élu ou par l’ABF qui reste conscient que son intervention au regard de l’insertion du projet dans son contexte s’inscrit dans un processus décisionnel complexe. Face au maître d’ouvrage ou au maître d’œuvre, l’ABF a vocation à approfondir les liens qui se tissent entre le projet et son environnement. On a tous intérêt à faire preuve d’humilité face à cette dimension collective de l’acte de bâtir qui a vocation à s’inscrire durablement dans un contexte à forte valeur culturelle. On revient à ce que l’on disait précédemment concernant l’intérêt à mettre tout le monde autour de la table pour bâtir la complexité.

Laurence CROSLARD: Je partage entièrement cette nécessité d’introduire la concertation dans la conception du projet architectural qui reste malgré tout un acte de création. Le syndicat de l’architecture a souhaité, à ce propos, lancer, en réponse au projet de loi ELAN, un concours d’idées ouvert à tous les architectes et consacré aux programmes de logements en France. Il s’agit de recueillir les propositions que souhaitent exposer les architectes en matière d’expérimentation ou de solutions innovantes pour faire évoluer la question du logement en sortant des standards imposés par la commande publique et privée. Les candidats peuvent s’inscrire sur le site internet jusqu’au 14 juillet 2018. Un jury se réunira au mois de septembre prochain pour retenir les projets qui seront exposés à Rennes à l’occasion des troisièmes grands entretiens sur l’architecture organisés par le Syndicat de l’Architecture en octobre 2018.

Xavier CLARKE: Une récente étude sociologique confirme le manque d’appétence des français pour l’architecture : seulement 15% des français font preuve d’un intérêt soutenu pour l’architecture, ce qui est particulièrement faible pour une discipline inscrite dans leur quotidien. Quelles sont, selon vous, les causes et les remèdes à cette absence d’intérêt pour l’architecture ? Peut-on considérer que les réflexions engagées autour de la revitalisation des villes petites et moyennes et l’émergence de nouvelles formes d’habiter constituent une opportunité pour susciter un nouveau désir d’architecture, une culture architecturale renouvelée ?

Fabien SÉNÉCHAL: Il me paraît important de s’interroger sur la diversité des formes de perception de l’architecture. Les français aiment le patrimoine de manière évidente, et le patrimoine est une forme d’architecture à part entière dans laquelle l’architecture contemporaine a toute sa place lorsqu’il s’agit de réhabiliter un édifice ancien. La difficulté provient de la dissociation dommageable entre l’architecture et le patrimoine qui constituent en réalité un tout, ne serait-ce que du point de vue culturel : l’architecture, autant que le patrimoine, représente, pour beaucoup de Français, la première porte d’entrée dans l’univers de la culture. C’est l’idée forte que l’on essaie de porter avec le conseil national de l’ordre des architectes en demandant que le projet de loi ELAN accorde une place particulière à la création architecturale et à la valorisation du patrimoine en tant que supports de cohésion sociale et d’attractivité des territoires.

Laurence CROSLARD: On observe malheureusement une certaine peur de l’architecte. Les particuliers se dirigent très majoritairement vers les constructeurs de maisons individuelles. Les architectes doivent travailler à mieux communiquer pour retrouver la confiance des français et susciter un désir d’architecture du quotidien. L’architecture a trop tendance à être perçue comme une discipline lointaine, réservée à quelques édifices spectaculaires ou emblématiques, bien loin des préoccupations et du cadre de vie ordinaires.

Fabien SÉNÉCHAL: J’ai le sentiment qu’il existe, en France, un réel blocage technique lié aux modes de conception qui créée une distance entre la profession d’architecte et le reste de la société civile. Le particulier ou l’élu qui souhaitent faire construire ont besoin d’être rassurés par un produit clé en main qui corresponde à leur budget, sans se soucier réellement de la qualité architecturale et de l’économie générale du projet dont on parlait précédemment. Le constructeur ou le promoteur offrent cette garantie immédiate et stéréotypée, qui est à l’opposé de la démarche architecturale fondée sur la réponse à une réalité complexe et spécifique, inscrite dans le long terme. C’est, il me semble, cette inversion de la manière d’aborder la commande architecturale qu’il est urgent d’approfondir à l’occasion des réflexions engagées par le ministère de la culture en faveur de la valorisation du rôle de l’architecte dans le processus de production de logement de qualité et de la consolidation d’un désir d’architecture partagé par tous les citoyens.
nb: propos recueillis le 16 avril 2018
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