La mise en boîte de Hill House, joyau de l’architecture écossaise

  • juin 2019
  • Par Nathalie Choplain , Architecte urbaniste en chef de l'État, ministère de la Culture
How do you solve a century old problem ? © ALJJulian, Battoil.
How do you solve a century old problem ? © ALJJulian, Battoil.

D’après le programme « The Hill House Big Box ; Box the Hill House appeal » du National Trust for Scotland, mise en oeuvre d’une infrastructure de protection et d’ouverture au public d’un chantier de sauvegarde.

« The Hill House Big Box & Visitors Centre »
Maître d’ouvrage : National Trust for Scotland
Mandat de maîtrise d’ouvrage : Scape Venture
Assistant à maîtrise d’ouvrage : Gardiner & Theobald
Architecte  : Carmody Groarke
Entreprise générale : Robertson Construction Central West
Durée du chantier : Novembre 2018 à juin 2019
Coût : 4,5million €
Financement : Fonds caritatifs/Foundraising

Dans le cadre de ses voyages d’étude, l’Association Nationale des Architectes des Bâtiments de France (ANABF) s’est rendue en Écosse au printemps 2019, à l’initiative de Jean-Marie Claustre, coordonnateur scientifique du programme. Ce voyage a notamment permis de visiter le chantier de restauration de « la maison de la colline » (Hill House) située à Helensburgh, trente-cinq kilomètres au nord-ouest de Glasgow. Elle est l’œuvre de l’architecte écossais le plus connu du début du XXe siècle : Charles Rennie Mackintosh. Cette réalisation, chef d’œuvre de l’architecture domestique, mêle harmonieusement innovation et tradition. Elle prend une place primordiale dans la production de l’architecte depuis l’incendie de l’École d’art de Glasgow en juin 2018, d’une part, et dans l’architecture du XXe siècle, d’autre part. La visite du site s’est effectuée en présence de Richard Williams, gérant du National Trust for Scotland (Glasgow).1

Un historique favorable à l’innovation

Hill House est construite entre 1902 et 1904, à la demande de l’éditeur Walter Blackie afin d’accueillir sa famille. Le maître d’ouvrage souhaite une construction originale, sans brique, plâtre, poutre bois, sans tuiles rouges, contrairement au style qui prévaut dans l’ouest de l’Écosse.
Sa mise en œuvre en pierre, enduits projetés et couverture en ardoise, est habilement conçue par Mackintosh en accord avec le paysage, entre tradition et modernité de l’expression.

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Luminaire intérieur par Charles Rennie Mackintosh. © Xavier Clarke

L’intérieur est totalement inspiré du mode de vie de la famille Blackie que Mackintosh observera préalablement à sa conception. Il comprend le confort moderne tel que le chauffage à gaz et l’éclairage au gaz de ville dès son origine. L’électricité y fera son apparition aux alentours de 1920.
À l’image de la production de Mackintosh, l’œuvre s’inscrit dans un concept de conception globale, de l’implantation à la décoration intérieure, incluant de nombreux mobiliers intégrés, des luminaires inédits, jusqu’au design du linge de maison. Le mobilier ainsi que les luminaires et une partie des textiles sont encore d’origine et confèrent à l’ensemble une valeur patrimoniale de premier plan. En ce début de XXe siècle, Charles Rennie Mackintosh souhaite également renouveler la mise en œuvre en utilisant un matériau innovant reconnu pour ses qualités d’étanchéité, le ciment Portland.

L’itinéraire d’une propriété foncière difficile à assumer

En 1950, le fils Blackie, héritier de la maison, la refuse. La maison est alors vendue à la famille Campbell Lawson puis cédée au Royal Incorporation of Architects (RIA) in Scotland en 1972. Le RIA aménage trois appartements locatifs dans une partie de la maison, sans succès.
En 1982, le National Trust for Scotland, fond de charité investi dans la préservation du patrimoine naturel et culturel de l’Écosse depuis 1931, devient propriétaire de l’édifice. Il se charge de la maintenance et de l’ouverture au public du site, jusqu’à sa fermeture temporaire pour travaux de mise hors d’eau en 2018.

Vie et pathologies d’une maison d’habitation

Les pluies très abondantes en Écosse (167 jours de pluie par an en moyenne) induisent un taux d’hygrométrie important dans les maçonneries qui ne peuvent respirer et s’assécher du fait de la mise en œuvre du ciment. Dès la première année de livraison, l’humidité apparaît, provoquant altérations des décors et fissurations importantes.
Des restaurations successives sont essayées, dont des injections d’eau salée. Les résultats sont inefficaces.
Si les décors sont aujourd’hui encore relativement bien conservés, en revanche, la couverture présente des infiltrations importantes dans les noues de cheminées, tandis que les pieds de murs sont pathologiquement humides. Ce taux d’humidité élevé et constant dégrade la collection de livres (collection originelle de l’éditeur) encore présente sur site.
L’ensemble des pathologies accélère la dégradation du bâti et des collections à partir de 1972, date de fin d’occupation des locaux et d’absence de chauffage régulier de la maison permettant d’assécher l’air intérieur de la construction.

Processus d’interventions

« The Hill House is in danger of dissolving like an aspirin in a glass of water »2
Face aux pathologies menaçant structurellement le bâti de désagrégation de ses maçonneries, le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Charles Rennie Mackintosh marque le début d’une longue restauration qui commence par la création d’un abri inédit pour protéger la maison de la pluie et du vent. L’opération hisse la maison au quatrième rang des opérations du National Trust for Scotland.

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The Hill house south elevation. © ALJJulian, Battoil.

Elle comprend tout d’abord une mise hors d’eau et une ventilation naturelle du bâti, à des fins d’assèchement des maçonneries, qui s’achève en juin 2019, puis une restauration lourde dont le projet scientifique n’est pas encore établi.
Le processus de mise hors d’eau devient une opération en soi. Il s’agit de couvrir la maison d’un parapluie géant, laissant passer l’air afin de favoriser l’assèchement des maçonneries. « Box the Hill House », tel est le nom d’usage de ce chantier atypique.

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“Boxing Hill house” ou parapluie en construction. © Xavier Clarke.

La couverture en tôles est fixée sur une charpente métallique, fondée sur des massifs en béton enterrés dans le sol. Les parois latérales sont refermées par un maillage métallique permettant de briser le vent et d’éloigner la pluie de l’édifice. Les mailles et lés, fabriqués en Allemagne, sont cousus à la main entre eux. La surprise au cours de l’avancement du chantier sera la musique produite par le passage du vent dans les mailles, en particulier annonçant les orages et la pluie. La complexité de l’opération nécessitant des lés adaptés et un assemblage manuel ont engendré un retard important dans la conduite du chantier de mise en œuvre de la « boîte ».

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Détail de raccord cousu main des lés de maille métallique. © Nathalie Choplain.
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Hill House vue à travers la maille métallique. © Xavier Clarke.

Ce dispositif inédit en Écosse devrait protéger la maison des intempéries jusqu’au terme des travaux, soit sept à dix années.

Le chantier comme vecteur de médiation avec le public

Afin que le public ne soit pas privé de la maison, la charpente métallique comprend le long de ses structures intérieures, des passerelles procurant aux spectateurs des points de vue aériens, inédits, telle la passerelle offrant une vue sommitale inédite et temporaire en contre-plongée sur les couvertures.
Un pavillon dédié aux visiteurs prend également place à l’intérieur de l’enceinte de la maison, mettant en œuvre une médiation entre l’édifice en chantier et le public venu découvrir une architecture intégratrice.
Les abords seront également traités de façon à effacer toutes traces de ce chantier de mise hors d’eau.

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La passerelle sommitale offre une vue plongeante et inédite sur les toitures de Hill House, uniquement pendant la durée du chantier. © Xavier Clarke.

La boîte construite devrait rester en place durant sept à dix années, correspondant à la durée d’assèchement de la maison, la durée des études, puis le chantier dont l’envergure reste à préciser.
L’objectif est de doubler la fréquentation touristique en passant de trente mille à soixante mille visiteurs par an.
Toutefois, la mise en place du parapluie est très onéreuse et ne permet pas de préserver l’intégralité des décors de l’édifice, elle permet essentiellement de ralentir le processus de dégradation.
L’intervention à moyen, voire long terme, n’est pas encore connue. Elle comprendra préalablement de lourds diagnostiques techniques. Le traitement des pathologies existantes pourrait être confié aux conservateurs, reconnus pour leur expertise en matière d’intervention patrimoniale en Écosse, qui ne propose pas de formation diplômante en matière de restauration du patrimoine architectural.

Approches française et écossaise comparées

En conclusion, la mise en œuvre du parapluie et des brise-vent nous est apparue dans un premier temps paradoxale en l’absence de projet scientifique de restauration. Il s’agit là d’une approche patrimoniale totalement différente entre l’Écosse et la France qui s’inscrit dans une durée importante comparée à l’échelle modeste du projet. En France, la tendance est à la mise en œuvre de mesures conservatoires temporaires à moyen/long terme et un phasage de travaux préalable à la mise en œuvre des installations de chantier.
L’approche écossaise condamne sur le long terme la perception de l’édifice dans son intégrité car le rapport que l’ouvrage entretient avec le paysage ne sera plus lisible pendant toute la durée du chantier et il est possible que les ouvrages temporaires soient inadaptés tant que le projet n’est pas encore défini.
On ne peut cependant nier l’intérêt de se donner le temps de l’observation, d’une part, et permettre une approche pédagogique du public par un chantier adapté, durable et ouvert au public durant toute une décennie, d’autre part.

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« L’Écosse et la gestion de son patrimoine »

Traduit d’après Bryan Dickson, responsable de la politique de conservation des bâtiments au National Trust for Scotland
En ce qui concerne les rénovations plus ou moins importantes sur les édifices listés monuments historiques, en général, les professionnels impliqués sont contrôlés par leurs corps professionnels tels que RIBA/RIAS pour les architectes, RICS pour les géomètres, CIOB pour les entreprises et d’autres organismes agréés pour les différentes catégories d’ingénieurs.
Tous ces professionnels peuvent prendre part au projet, généralement orchestré par un coordonnateur de projet, lui-même affilié à un corps professionnel (géomètre, architecte ou indépendant telle que l’association des coordonnateurs de projets).
Il n’y a pas d’obligation légale en termes d’accréditation professionnelle pour intervenir sur un monument historique. Toutefois, si le projet bénéficie de fonds publics (exemple : Loto caritatif), alors un professionnel accrédité est exigé pour diriger l’opération ou faire partie de l’équipe de concepteurs. Il s’agit généralement d’un architecte ou un géomètre accrédité par le RIBA/RIAS/RICS. Les ingénieurs mettent également en place des dispositifs similaires.
L’accréditation permettant l’intervention sur un monument historique est habituellement délivrée à l’issue d’une période d’exercice professionnel variable, de 5 à 10 ans, et sur présentation de réalisations diversifiées dans le domaine patrimonial. Bien que cela ne soit pas requis, la demande d’accréditation est habituellement appuyée par des études complémentaires telles que masters, permettant de renforcer l’expérience pratique par la théorie et la philosophie. D’autres formations peuvent également être prises en compte par les corps professionnels.

  1. L’ANABF adresse ses sincères remerciements au National Trust for Scotland qui a rendu cette visite possible.
  2. Propos de Neil Oliver, Président du National trust for Scotland.
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