Jalons et limites de la restauration monumentale. Un exemple : le Ramesseum à Louxor

  • févr. 2020
  • Par Christian Leblanc , Directeur de la Mission Archéologique Française de Thèbes-Ouest, président de l'Association pour la Sauvegarde du Ramesseum (ASR), conseiller scientifique permanent auprès du Centre d'Étude et de Documentation sur l'Ancienne Égypte (CEDAE, ministère du Tourisme et des Antiquités de l'Égypte).
Plan topographique du Ramesseum ou temple de millions d'années de Ramsès II. D'après le relevé de J.-Fr. Carlotti, M. Chalmel, A. Lecointe, G. Roesch.
Plan topographique du Ramesseum ou temple de millions d’années de Ramsès II. D’après le relevé de J.-Fr. Carlotti, M. Chalmel, A. Lecointe, G. Roesch.

Après une longue période de prospérité et de faste, le temple thébain de Ramsès II, que Jean-François Champollion désigna sous le nom de Ramesseum, connut les affres de la profanation et de la désaffection. Ces épisodes qui s’inscrivent dans l’histoire tourmentée qui marque la fin du Nouvel Empire et plus particulièrement de l’époque ramesside, sont à l’origine des démantèlements que va connaître cet emblématique édifice entre le début de la Troisième Période Intermédiaire (vers 1050 avant notre ère) et l’époque romaine (IIe siècle après J.-C.).

Depuis 1991 une mission archéologique franco-égyptienne travaille à la renaissance du Ramesseum1. Ses actions portent non seulement sur une exploration systématique du temple proprement dit mais aussi de ses vastes dépendances voûtées, construites en brique crue et qui entourent l’édifice sur trois de ses côtés. Si la fouille a déjà permis, au cours de nombreuses campagnes, de dégager, d’identifier, de restaurer et de valoriser une grande partie de ces bâtiments à caractère administratif, économique et socio-culturel, d’importants travaux ont été également effectués dans le temple de pierre où étaient célébrés cultes et liturgies sous le règne de Ramsès II et de plusieurs de ses successeurs.

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Le Ramesseum vu depuis le nord-est. © Marie Grillot.

Aujourd’hui, l’apparence du Ramesseum est encore celle d’un monument d’une belle élégance architecturale, qui a souvent inspiré les auteurs romantiques, mais qui a néanmoins perdu près de 60% de ses composantes en pierre.
Dans un premier temps, plusieurs de ses structures ont été démontées au cours de la Troisième Période Intermédiaire, après l’abandon des cultes, la dispersion de leurs clergés, et la transformation du site en une vaste nécropole sacerdotale placée sous l’autorité du puissant clergé d’Amon de Karnak. Si à cette époque, le temple lui-même fut épargné, en revanche les grandes allées processionnelles, ornées de magistrales statues animalières, qui entouraient le temenos sur trois de ses côtés furent détruites, de même que la longue colonnade qui formait portique en bordure des entrepôts édifiés au nord-ouest, là où se trouvaient notamment les celliers et le Trésor-annexe du temple2. Mais c’est en fait beaucoup plus tard, aux époques ptolémaïque et romaine, que le Ramesseum devint une véritable carrière où l’on vint puiser, en quantité, des matériaux pour construire de nouveaux édifices, ou ajouter des développements à ceux qui, dans les environs, existaient déjà. C’est ainsi que dans l’enceinte de Medinet Habou, on procéda à l’agrandissement du Djeser-Set « La Sublime Place »3 par la construction de nouvelles salles et d’un pylône sous Ptolémée VIII, puis d’un magistral vestibule sous le règne de l’empereur Antonin le Pieux. Même si ces travaux de grande ampleur demeurèrent inachevés, on peut constater que tous les blocs utilisés provenaient du Ramesseum, comme en témoignent les faces encore décorées visibles dans les assises des montants ou des murs.
Si dans le cadre de la réhabilitation du temple de Ramsès II, un relevé photographique et graphique de tous ces blocs a pu être mené à bien4, dans le but de proposer un jour une restitution en 3D plus complète de l’édifice et de son décor, il convenait également de pouvoir, sur place, intervenir afin de redonner à ce monument une lecture plus claire de son ordonnance architecturale initiale.
C’est dans cette perspective qu’une fouille archéologique exhaustive a été conduite au sein du temple afin d’identifier, à partir des arases conservées ou des fondations de parties disparues en élévation, toutes les lacunes que l’on doit aux amputations successives dont le Ramesseum fut l’objet au fil du temps. En fonction des observations rassemblées, il a été possible d’entreprendre, depuis quelques années, un programme de restitution et de matérialisation dans plusieurs secteurs qui complète harmonieusement les restaurations déjà engagées non seulement dans l’édifice de pierre mais aussi dans ses dépendances, beaucoup plus fragiles, en brique crue.

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En haut à gauche, la première cour (PCR). État des lieux en 2003. © Christian Leblanc. En haut à droite, le temple vu en direction de l’ouest, après travaux de valorisation. En plus d’une meilleure lisibilité de l’édifice antique pour les visiteurs, il s’agissait aussi de remettre de l’ordre dans un monument délaissé pendant des décennies et dont les vestiges, gisant au sol, étaient en péril. Des aires muséales ont été notamment aménagées sur le site pour sauvegarder des blocs iconographiés provenant de l’architecture du temple. La restructuration comme la matérialisation de certains espaces font également partie de cette valorisation souhaitée par les autoristés égyptiennes. Photographie prise depuis le sommet du premier pylône. © Christian Leblanc. En bas à gauche, les magasins voûtés du Ramesseum. Secteur STA. © Christian Leblanc. En bas à droite, travaux de conservation et de protection dans les dépendances du secteur STA. © Christian Leblanc

Un magistral escalier axial permettait, au temps de Ramsès II5, de progresser de la première vers la seconde cour du temple. Les vestiges qui en étaient conservés ont guidé la restitution de cet accès que borde au sud un imposant colosse du roi, haut de près de dix-huit mètres, en partie débité puis abattu aux premiers siècles de notre ère, par les chrétiens, pourfendeurs d’idoles.

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La première cour (PCR), en 2018. L’escalier axial menant vers la seconde cour a été restitué. © Christian Leblanc.
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En haut, le secteur du palais royal (PLR) et de la première cour (PCR) en 2003. © Yann Rantier. Au milieu et en bas, le palais royal et le portique sud après la fouille et la restitution de leur ordonnance architecturale (2012-2014). © Christian Leblanc.

Toujours dans la première cour, au-devant du palais royal, se dressait un portique comprenant deux rangées de dix colonnes florales en grès. Il n’en subsiste aujourd’hui que les bases. Huit d’entre elles avaient disparu et ont pu être restituées dans le même matériau, améliorant ainsi, pour le visiteur, la perception de cet espace du Ramesseum. Attenant à ce portique, c’est tout le secteur du palais royal qui a pu être également fouillé et valorisé entre 2012 et 20146.
En l’occurrence, il s’agissait de retrouver d’abord toutes les arases des murs construits en brique crue, de remonter ces murs sur quelques assises avec un matériau identique à l’antique afin de protéger les lits originaux conservés, notamment des pluies qui s’abattent désormais plus régulièrement sur la région thébaine, et de restructurer cet ensemble architectural dont toute une partie avait aussi été érigée en pierre comme la salle de réception comprenant à l’origine seize colonnes palmiformes et la salle du trône où siégeait le roi lors de sa venue dans son temple « de millions d’années ». Dans ces deux salles, plusieurs éléments furent restitués dont quatre bases de colonnes dans la première salle et le dallage en grès dans la seconde. Le mur de façade avec sa tribune et sa « fenêtre d’apparition » à laquelle on accédait par un escalier ont pu être de même matérialisés. Grâce à ces travaux aussi bien de restauration que de réhabilitation, le palais royal du Ramesseum a retrouvé l’ordonnance complète qu’il avait à l’époque ramesside.

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Tailleurs de pierre à l’œuvre lors de la restauration du palais royal. © Christian Leblanc.

Le long de la grande salle hypostyle encore partiellement debout jusqu’à la salle dite « des litanies », tout un ensemble de chapelles, de vestibules et de cours constituait, au sud, l’un des bas-côtés du temple. Là encore, l’objectif de nos travaux de valorisation a été, en se fondant sur le relevé archéologique de la fouille qui avait été conduite dans ce secteur, d’entreprendre la matérialisation de cette aile latérale en remontant sur la hauteur d’une assise tous les murs disparus en élévation et de combler ainsi les lacunes du plan du temple.

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Bas-côté sud du temple (BCS) en cours de matérialisation. © Sayed Ahmed Taya.

Un projet de même nature est envisagé pour traiter le bas-côté nord et toute la zone du sanctuaire dont plus aucune structure n’existe en surface.
Toutes ces opérations relèvent, il convient de le préciser, d’un réel souci et d’une volonté affirmée de valoriser le Ramesseum, tout en prenant bien conscience qu’il y a des limites à la restauration monumentale et que celle-ci doit s’appuyer sur certains critères : respecter les mêmes matériaux que ceux utilisés dans l’antiquité et tailler les blocs de pierre devant servir à la réhabilitation suivant des modules comparables à ceux auxquels recouraient les architectes de l’époque ramesside. L’idée de réversibilité doit être également prise en compte, raison pour laquelle il n’est pas souhaitable que la hauteur d’une restitution de mur dépasse une ou deux assises maximum. Si, en finalité, ces travaux ont pour but de faciliter aux visiteurs une meilleure lecture ou lisibilité de l’édifice, leur mise en chantier exige également d’être en harmonie matériellement et visuellement avec le bâti ancien.
Dans les dépendances du Ramesseum, les interventions sont d’une autre nature puisque cette fois, les bâtiments sont construits en brique de terre crue. La plupart encore en élévation et certains conservant même encore leurs voûtes, réclament en fait des soins bien différents de l’architecture de pierre. Il s’agit, en l’occurrence, de conserver et de protéger ces structures menacées par divers facteurs, notamment le vent, la pluie et les animaux sauvages qui creusent les murs pour s’y loger. Si la pose de solins pour stopper le décollement ou la dégradation des enduits antiques s’est avérée une solution efficace, il a fallu également avoir recours au rehaussement des murs pour faire face aux pluies particulièrement dangereuses dont le risque est d’endommager des structures aussi fragiles.

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En haut, dépendances du temple, côté sud (STD). Fouille archéologique dans les cuisines et boulangeries. © Christian Leblanc. En bas, dépendances du temple, côté sud (STD). Restauration et valorisation du secteur des cuisines et boulangeries. © Yann Rantier.

Pour ce faire, quelques lits en briques crues, estampillées aux initiales de notre association (ASR) pour les différencier des briques anciennes, ont été ajoutés sur l’élévation existante et liaisonnés avec un mortier de terre et de paille comme dans l’antiquité. Cette technique de protection qui a fait ses preuves, est aujourd’hui utilisée sur tous les chantiers de fouille et de restauration en Égypte. Elle est d’autant plus à l’honneur à Thèbes-Ouest que plusieurs temples du Nouvel Empire, notamment ceux de Thoutmosis III, d’Amenhotep II, d’Amenhotep III et même de Sethi Ier ont été en grande partie construits avec ce matériau. Il faut dire que la pluie torrentielle qui s’est abattue sur la région en novembre 1994 a laissé de sinistres souvenirs, ce qui explique que, depuis, il a fallu redoubler de vigilance pour que soit assurée une véritable et pérenne protection de ces monuments historiques, classés par l’Unesco au même titre que le Ramesseum à l’inventaire du patrimoine culturel mondial.

  1. Hécatée d’Abdère et Diodore de Sicile l’avaient appelé le « Tombeau d’Osymandias », le géographe Strabon le désigna sous le nom de Memnonium ou « Palais de Memnon ». À l’époque arabe, il est parfois dénommé Kasr el-Dekâki (Le Palais de Dekâki), en référence à une tribu qui occupait le temple et ses dépendances.

    La Mission Archéologique Française de Thèbes-Ouest (MAFTO) en collaboration avec l’Association pour la Sauvegarde du Ramesseum (ASR : asramesseum.org/) et le Centre d’Étude et de Documentation sur l’Ancienne Égypte (Ministère du Tourisme et des Antiquités de l’Égypte). Voir Chr. Leblanc, « La Mission archéologique française de Thèbes-Ouest (MAFTO) et le Ramesseum », Les grands acteurs de l’archéologie française en Égypte, dans Archéologie française en Égypte. Recherche, coopération, innovation. Bibliothèque générale 59, IFAO, Le Caire, 2019, pp. 40-47.
  2. Cf. Chr. Leblanc, Ramsès II et le Ramesseum. De la splendeur au déclin d’un temple de millions d’années, éd. L’Harmattan, Paris, 2019, pp. 225-232 et pp. 295-303.
  3. Temple divin dont les premiers vestiges remontent semble-t-il au Moyen Empire. Lieu associé à une butte primordiale, il est situé au nord du parvis du temple de millions d’années de Ramsès III et a été agrandi et transformé au cours des siècles, notamment au Nouvel Empire (Hatshepsout-Thoutmosis III) puis à la Basse Époque jusqu’à l’époque romaine. Le dieu Amon s’y rendait à l’occasion de la Belle Fête de la Vallée.
  4. Voir déjà : M. Eakle et Ph. Martinez, « Documentation des blocs épars du Ramesseum à Medinet Habou — Rapport préliminaire », Memnonia XXV, Le Caire, 2014, pp. 39-51 et pl. VII-IX.
  5. XIIIe siècle avant notre ère : -1279 à -1212) s’inscrit dans la période du Nouvel Empire égyptien (± 1580-1075 avant notre ère).
  6. Cf. Chr. Leblanc, M. Ahmed Shaker, S. Mohamed Zaki et E. Livio, « Le palais royal du Ramesseum. Fouille archéologique et travaux de restauration (2012-2014) », Memnonia XXV, Le Caire, 2014, pp. 63-87 et Pl. XI-XXXIX.
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