L’aire toulonnaise, un ensemble fortifié exceptionnel

  • déc. 2016
  • Par Bernard Cros , Ingénieur en chef du service d'infrastructure de la Défense (en retraite)
Carte d’ensemble : place forte bicéphale tournée vers la mer et vers la terre, l’aire toulonnaise compte près de 70 ouvrages fortifiés bien conservés et dont la construction s’étend de 1514 à 1930. © Bernard Cros
Carte d’ensemble : place forte bicéphale tournée vers la mer et vers la terre, l’aire toulonnaise compte près de 70 ouvrages fortifiés bien conservés et dont la construction s’étend de 1514 à 1930. © Bernard Cros

D’est en ouest et du nord au sud, de Sanary à Carqueiranne en passant par Évenos et La Valette, l’ensemble géographique toulonnais rassemble un concentré de l’histoire défensive du littoral. Un territoire historiquement stratégique.

C’est par le rattachement de la Provence au royaume de France en 1481 que le port naturellement protégé de Toulon devient un enjeu stratégique pour la royauté. La Géographie a orienté l’Histoire en favorisant l’implantation du grand port de guerre français en Méditerranée. Le développement, dès le XVIIe siècle, de la base militaire entraîne l’édification d’un système fortifié exemplaire, tant par sa richesse topographique et typologique, que par la succession des réalisations parfaitement conservées jusqu’à nos jours.

Une défense maritime et terrestre

Toulon est une place forte bicéphale, initialement orientée vers la mer elle s’est peu à peu organisée côté terre.
Eloignée à l’est de sa frontière terrestre historique, que constitue la rivière du Var, la ville de Toulon, enserrée par un massif montagneux au nord, est exposée au sud sur sa façade maritime, frontière par nature. Celle-ci peut être vulnérable à tout adversaire de la France pourvu d’une flotte.

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La Grosse tour s’est vu adjoindre des batteries extérieures en 1672. © Bernard Cros

Un héritage fortifié partagé

La doyenne des fortifications classiques de Toulon -celles édifiées pour affronter l’artillerie à boulets métalliques tirés au ras des flots- initiée sous Louis XII, est réalisée de 1514 à 1524 par François Ier. Cette massive tour à canons -la Grosse tour ou Tour royale- fut conçue par un ingénieur italien, Jean-Antoine de la Porta.
L’Italie, terre des enjeux européens de l’époque, fut logiquement le berceau de la fortification « à la moderne », c’est-à-dire dotée de flanquements par des bastions.

La première consolidation

Alors que Toulon n’est encore qu’un port de commerce et de pêche, le règne d’Henri IV, à la fin du XVIe siècle, permet à la ville de recevoir une enceinte bastionnée, se prolongeant dans la mer pour former une première darse, “la darse vieille”, abritée des attaques navales. Le quai gagné sur la mer sera concédé aux Toulonnais par lettres patentes de 1595, sous réserve d’aménager un emplacement “pour la fabrique des vaisseaux”, ce qui constitue l’acte fondateur du port de guerre de Toulon.

Naissance d’une marine nationale de guerre

En dotant la France d’un Flotte royale et permanente, Richelieu institue la notion de marine d’Etat et fonde une véritable politique maritime. Pour Toulon, cela passe par la consolidation de la défense de la Petite rade, avec l’édification du fort de Balaguier sur la commune de la Seyne en 1636, face à la Tour royale.

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Bien que typique des fortifications « à la Vauban », la porte d’Italie ne comporte que des éléments d’origine antérieure (1592 env.), modifiés ultérieurement, en 1755 (chemisage des escarpes) et vers 1795 (porte monumentale).

La darse Vauban

À la fin du XVIIe siècle, Louis XIV dota Toulon d’un grand arsenal digne de la grandeur de sa Flotte. L’arsenal s’étend vers l’ouest, autour d’une darse dédiée à la Marine et supportant toutes les installations nécessaires à la construction, à l’armement et à l’entretien des navires. Toulon devient un objectif stratégique pour les adversaires de la France, au premier rang desquels les Anglais. C’est ce qui entraîne une consolidation défensive par la réalisation d’un ensemble de forts et batteries de côte qui transforme alors le littoral voisin en front de mer.
À la veille de l’attaque conduite en 1707 par le duc de Savoie, ce sont 150 canons qui sont tournés vers la mer depuis près de 30 ouvrages côtiers.

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La caserne retranchée du Faron : bâtie en 1770, la caserne constitue, avec son impluvium et sa citerne de 372 m3 protégées par une enceinte tenaillée et crénelée, un exemple exceptionnel d’architecture militaire. © Bernard Cros

La plaine consolidée

L’alerte fut chaude. Dès le lendemain de l’attaque est élaboré un projet de forts détachés pour compléter la défense terrestre, alors cantonnée à l’enceinte urbaine et au camp retranché adjacent. Ébauché en 1709, ce système ne sera entrepris véritablement qu’après la fin de la guerre de Sept ans (1764) et terminé à la Révolution. Une ligne de forts bastionnés et portant une nombreuse artillerie s’étage alors de Lamalgue au Faron, en passant par Sainte Catherine et Artigues. Quelques redoutes complètent les alentours du Faron (Pomets, Saint Antoine, Jésuites, …).

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Commencé en 1811, le fort Napoléon est l’exemplaire unique d’une redoute-modèle n °2 de 1811, conçue selon les directives de Napoléon Ier. © Bernard Cros

Les points névralgiques du système

L’entrée des Anglais dans Toulon en 1793 va entraîner le siège par l’armée républicaine de la ville fidèle au roi. L’inefficacité des assauts frontaux menés contre les défenses terrestres incite le capitaine d’artillerie Bonaparte à identifier le point sensible de la défense à l’ouest de la petite Rade, sur les arrières des forts de Balaguier et de l’Eguillette, qui contrôlent la sortie du port.
La prise de la hauteur de Caire confirme la justesse des vues de Bonaparte et précipite l’évacuation de la ville par les Anglais. Devenu empereur, Napoléon imposera lui-même la construction d’une redoute sur la hauteur de Caire en 1812 (le fort Napoléon).

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La batterie du Cap Nègre ; construit en 1847, le réduit est du modèle normalisé défini en 1846 et reproduit en une centaine d’exemplaires sur les côtes françaises entre 1846 et 1863. Il en a été construit une vingtaine dans l’aire toulonnaise. © Bernard Cros

Le saut technologique et la rationalisation des défenses

A la chute du Ier Empire, la France est condamnée à délaisser ses défenses côtières et terrestres. Vingt-cinq ans plus tard, deux faits militeront pour leur relèvement : d’une part la tension franco-anglaise de 1840 et d’autre part les progrès de la métallurgie, donc de l’artillerie.
Les canons deviennent alors efficaces jusqu’à 2 400 mètres, contre 800 à 1 000 mètres auparavant.
Sur le littoral, la défense est modernisée sous l’égide de la « Commission de défense des côtes de 1841 » sous la Monarchie de Juillet.
L’armement des batteries est unifié, leurs infrastructures sont normalisées sous forme de « réduits » construits sur des plans-types.
La longévité de la paix permet à ce programme d’être intégralement, ou peu s’en faut, réalisé entre 1846 et 1862.

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Ensemble oriental du Faron ; les quatre ouvrages du fort Faron, de la caserne retranchée, du fort de la Croix-Faron et de la Crémaillère constituent un ensemble défensif remarquable s’étageant sur 150 mètres de dénivelée. © MN

Côté mer, Toulon est « servi » en priorité du fait de son importance stratégique. Une douzaine de batteries neuves sont organisées selon les types de 1846, les forts côtiers, plus solides, sont réorganisés.
Côté terre, le mont Faron devient une menace pour la ville et l’arsenal et se voit garni d’une série d’ouvrages fortifiés qui en interdisent l’accès. Le périmètre défensif s’étend autour de Toulon, depuis la hauteur de Malbousquet à l’ouest jusqu’à celle du cap Brun à l’est. La presqu’île de Saint Mandrier au sud de la rade est puissamment organisée, comme étant une clef pour la protection de Toulon. Faisant la distinction entre défense rapprochée (portée par les escarpes) et défense éloignée (portée par des cavaliers en terre massée), les nouveaux forts adoptent un tracé pentagonal flanqué par de petits bastions.

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Fort de Pipaudon ; parfaitement défilé des vues adverses et essentiellement constitué de locaux sous roc, le fort est la marque la plus aboutie du système Séré de Rivières autour de Toulon.© MN

Le tir à grande portée et le système “Séré de Rivières”

Le programme de 1841 à peine terminé, l’artillerie connaît de nouveaux progrès (chargement par la culasse, rayage des tubes, emploi de l’acier, chargement explosif des projectiles) qui la rendent plus rapide, puissante, précise et destructrice. La portée efficace atteint 6 000 mètres dans les années 1860 et approche les 10 000 mètres vingt ans après.
Une fois de plus, les défenses sont à réorganiser.
La défaite de 1870 donne de l’ampleur au problème et accélère l’édification du « système Séré de Rivières». (Séré de Rivières, ingénieur polytechnicien et général du Génie, fut membre du Comité de défense instauré par Thiers et directeur du Service du Génie au Ministère de la Guerre). Le caractère névralgique de Toulon lui donne encore une certaine priorité et cohérence temporelle. Le front de mer est réorganisé entre 1876 et 1881 pour l’essentiel ; le front terrestre est reconstruit pour l’essentiel entre 1872 et 1884.

La crise de “l’obus torpille” ou l’apogée de l’artillerie

La « crise de l’obus torpille » (remplacement de la poudre noire par de la mélinite dans les obus) accroît considérablement la menace sur les défenses fortifiées. Elle provoque des constructions complémentaires ou des améliorations défensives jusqu’en 1895. À la fin du siècle, le rideau de forts terrestres s’étire le long d’un périmètre de 35 kilomètres, entre Six-Fours à l’ouest et la Colle Noire à l’est. Les forts et batteries de montagne occupent les hauteurs jusqu’à 800 mètres d’altitude. Les batteries de côte prennent aussi de la hauteur, tant sur le littoral que sur les îles. De la sorte, elles battent un champ plus large et pratiquent un tir plongeant, dit « de bombardement » qui les place à l’abri des coups venant du large.

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Batterie de Peyras ; construite en 1879, la batterie a été remaniée à plusieurs reprises, jusqu’au début des années 1950. Les canons ex-Allemands installés pour constituer une école de DCA en sont les éléments les plus spectaculaires. © Bernard Cros

Défenses côtière et anti-aérienne

Après la première guerre mondiale, le fait aérien doit être pris en compte comme une menace nouvelle et majeure. Les forts terrestres sont remis à la Marine, qui y aménage des batteries anti-aériennes. Les batteries de côte sont réorganisées. La plus puissante est celle de Saint Mandrier, dont les deux tourelles doubles de 340 mm portent à près de 40 km.
Bien que sabordée en novembre 1942, la remise en état au moins partielle de la batterie par l’occupant sera un des motifs de l’éloignement géographique du débarquement de Provence. En août 1944 les troupes coloniales françaises prennent Toulon d’assaut. Les voies de l’offensive empruntent souvent celles pratiquées en 1707 ou 1793, la ville sera prise à revers, à travers son cordon montagneux.

Une évolution continue entre moyens défensifs et moyens offensifs

La bande côtière toulonnaise porte le témoignage d’un outil de défense maritime et terrestre assez complet, attestant des efforts engagés nationalement pour dissuader et protéger un des deux grands ports militaires français.
La somme des structures défensives, réduits, batteries, tours, forts, cantonnements, ouvrages d’infrastructure, citernes, maillent le territoire et figent les stratégies et ouvrages défensifs successifs développés pour rattraper l’avancée technologique continuelle de l’armement.

Le patrimoine militaire et la reconversion

Sur le territoire métropolitain le fracas des armes s’est tu, les fortifications sont encore occupées par la Défense pour les deux tiers. Une reconversion civile des ouvrages est amorcée, mais la question se pose pour nombre d’entre eux de leur réemploi et de leur conservation.
Une approche de réutilisation à l’exemple de ce qui est pratiqué en Angleterre par des associations, ou en France pour les phares, visant à concevoir un hébergement-refuge minimaliste et sommaire, privilégiant le cadre, la singularité et l’isolement dans un circuit de sentiers de découvertes pourrait être explorée.
Leur reconversion, entretien ou exploitation, nécessite des engagements financiers qui de la responsabilité de la Défense Nationale passe à un échelon local avec de nouveaux moyens à mettre en place. Néanmoins, les seuls moyens financiers ne sont pas tout.
La volonté d’un nouvel usage, profitable au plus grand nombre est un préalable indispensable à toute action. Des moyens économiques sont praticables et ont déjà été expérimentés avec succès, tels les chantiers associatifs d’insertion ou de formation.
Le nombre d’ouvrages en déshérence, qu’ils soient militaires ou civils, s’accroît de façon préoccupante.
Le nombre d’ouvrages protégés au titre des MH est étonnamment faible en regard du « vivier » potentiel. De récentes actions engagées pour combler cette lacune sont encourageantes : quatre des neuf ouvrages militaires inscrits ou classés sur le Var ont été protégés depuis moins de trois ans.
Il n’est que de poursuivre ce mouvement par la démarche en cours au sein de la conservation régionale de la Drac Paca avec un plan de sauvegarde cohérent de la protection d’un système défensif parmi les plus complets et complexes d’Europe, témoin d’une chronologie historique articulée entre architecture défensive et progrès de l’armement.

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