Les berges de la Savoureuse : d’un aménagement urbain de la fin du XIXe siècle à un projet de parc urbain écologique

  • oct. 2017
  • Par Séverine Wodli , Chef de l'UDAP de la Haute-Saône et du Territoire de Belfort
La Savoureuse traversant la ville de Belfort, 2017 © Séverine Wodli
La Savoureuse traversant la ville de Belfort, 2017 © Séverine Wodli

La ville de Belfort est traversée par une rivière à crue torrentielle appelée la Savoureuse. Dans le cadre du programme de rétablissement de la continuité écologique, cette dernière a été identifiée comme un écosystème dégradé nécessitant la mise en œuvre d’actions réglementaires sur les seuils. Les services de la ville se sont emparés de cette obligation réglementaire pour entreprendre un projet global de requalification de la Savoureuse, basé sur trois principes : la réappropriation de la rivière par les habitants, la création d’un parc urbain écologique autour de la rivière et l’amélioration des déplacements urbains, notamment pour les piétons et les cyclistes. Situées à l’interface entre le milieu urbain et le milieu naturel, les berges tendent à devenir un lieu stratégique d’aménagement urbain.

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La ville de Belfort en 1823 © Archives départementales du Territoire de Belfort

L’histoire de la canalisation de la Savoureuse

Traversant la ville selon un axe Nord-Sud, la Savoureuse a longtemps marqué une limite physique nette entre la ville fortifiée située sur les contreforts et les premiers faubourgs situés dans la plaine. Au XIXe siècle, l’industrialisation et les infrastructures de transport ont été le support d’une urbanisation forte de la plaine, entre la voie ferrée et la Savoureuse. Dans un souci de renforcement des axes de franchissement, un projet d’ouverture de la vieille ville vers les faubourgs est envisagé. L’architecte Eugène Lux conçoit alors un quartier moderne avec un plan en éventail se déployant entre la Vieille Ville et la Savoureuse, dont la composition urbaine et l’ordonnancement général s’inspire du modèle haussmannien.

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Vue aérienne actuelle de la Savoureuse, du quartier de style haussmannien et des fortifications. © Géoportail

Ainsi démarre les travaux de canalisation de la rivière à la fin du XIXe siècle, dont l’objectif était de contrôler les variations de crue et de rendre insubmersible l’essentiel de l’espace urbain. D’un cours d’eau à caractère naturel, la rivière prend un aspect plus artificiel dans sa partie la plus urbaine. La largeur de la rivière est réduite et les berges sont délimitées par des quais à parement verticaux servant de barrages, surmontés de pilastres et de garde-corps en fonte. Les pierres employées sont des pierres de démantèlement des fortifications du front de la porte de France. Ce quai, désigné sous le nom de quai Vauban, fait d’ailleurs référence à ce fait historique. La partie haute du quai est traitée sous la forme d’un boulevard, répondant aux exigences d’une ville plus circulable, propre et aérée : l’espace piétonnier est clairement dissocié de l’espace véhiculé, des trottoirs sont créés et des arbres en alignement sont plantés. Cette configuration spatiale accentue la rupture entre la ville et son cours d’eau, la promenade plantée en marge des berges créant un filtre visuel.

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L’aménagement du quai Vauban au début du XXe siècle. © D.R.

Depuis leurs constructions, les berges ont fait l’objet de peu de modifications, à l’exception des voies de circulation. En effet, dans les années 1950, la voiture a pris possession du quai Vauban, ce dernier étant alors une voie de circulation automobile majeure de la ville. Puis, dans les années 1990, la révision du plan de circulation a permis de limiter la fréquentation automobile du quai. Il est aujourd’hui un espace où se juxtapose voie automobile, zone de stationnement, piste cyclable et espace piétonnier.

La Savoureuse, un parc urbain écologique ?

Le projet de requalification de la Savoureuse conçoit la rivière comme un parc urbain écologique, lui attribuant de nouvelles valeurs et fonctions : une valeur paysagère, des valeurs patrimoniales (historiques et écologiques), une valeur culturelle et une fonction récréative. Longtemps considérée dans sa dimension contraignante, la Savoureuse est aujourd’hui en passe de devenir un atout urbain.

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Le projet de requalification de la Savoureuse. © Emmanuel Moro, Atelier Villes&Paysages

Il s’agit d’un projet de longue haleine ayant fait l’objet d’aménagements successifs sur une vingtaine d’années. Bien qu’elle puisse paraître anecdotique sans connaître l’histoire récente de Belfort, la première intervention portait sur la mise en couleur des garde-corps en fonte dans le cadre d’un projet artistique. Cette intervention a été réalisée en même temps qu’une vaste campagne de coloration des façades urbaines, aujourd’hui vecteur identitaire fort de la ville. Le second aménagement portait sur la place Corbis, située en rive droite, constituant un espace urbain stratégique en bordure de la Savoureuse et accueillant la scène nationale « Le Granit » conçue par Jean Nouvel.

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La place Corbis, une première modification des berges de la Savoureuse entraînant la suppression des garde-corps en fonte. © https://www.flickr.com/photos/gipe25/3683850160

Depuis 2002, la ville de Belfort étudie les modalités de reconquête des berges. Dans sa dernière mouture, le projet a la particularité d’intervenir sur l’ensemble des composantes de cet espace : le lit de la rivière, les seuils, les ouvrages d’art, les quais à parements verticaux et les espaces publics. Les élus locaux ont souhaité favoriser un projet global croisant à la fois les problématiques écologiques, patrimoniales, de déplacement urbain, de lien social et d’activités récréatives. D’une part, l’amélioration du contrôle de la traversée des eaux en milieu urbain tend à favoriser la réappropriation de la Savoureuse pour de nouveaux usages. D’autre part, l’étalement urbain a modifié le statut de la rivière, cette dernière devenant un lien privilégié entre les quartiers du Grand Belfort.

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La nouvelle image du quai Vauban. © Emmanuel Moro, Atelier Villes&Paysages
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Les séquences urbaines bordant la Savoureuse.© Emmanuel Moro, Atelier Villes&Paysages

Deux orientations politiques majeures ont été données au projet : la renaturation de la rivière et la création d’une promenade dans le lit mineur. Elles remettent en cause les concepts architecturaux et urbains qui ont prévalu au moment de la construction du quai Vauban à la fin du XIXe siècle, en soulignant l’obsolescence de cet aménagement de berges face aux attentes et enjeux sociétaux actuels. On note la perte du caractère artificiel de la rivière par l’effacement des seuils, la modification du profil des quais pour intégrer les voies d’accès au lit mineur, la perte de l’homogénéité architecturale des quais et, enfin, la suppression des arbres en alignement au profit de plantations au caractère plus aléatoire. Les contraintes réglementaires liées au risque d’inondation ont également poussé le maître d’ouvrage à opter pour une démolition en totalité du quai Vauban, afin de permettre la création de la promenade dans le lit mineur.
Bien que les quais soient un patrimoine identitaire de la ville relatant quatre siècles d’histoire, ils ne bénéficient aujourd’hui d’aucune reconnaissance patrimoniale. L’absence d’identification, de reconnaissance et d’appropriation de cette dimension patrimoniale par la collectivité conduisent à leur disparition progressive. De plus, des projets complexes, comme celui de l’aménagement des berges, impliquent la superposition de plusieurs réglementations aux intérêts parfois contradictoires (loi sur l’eau, plan de prévention des risques d’inondation, protection du patrimoine, documents d’urbanisme,…). Face à cette superposition de réglementation, la préservation d’aménagement urbain à valeur patrimoniale devient complexe. Seule la mise en place d’outils de portée réglementaire et partagés avec la collectivité permettra de sauvegarder ce type de patrimoine identitaire, marqueur des conceptions urbaines de la fin du XIXe siècle.

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