La Bourse du Travail de Troyes : emblème d’une requalification patrimoniale ratée

  • oct. 2017
  • Par Sébastien Clément Corentin Debelle
La salle des colonnes au rez-de-chaussée de la Bourse du Travail de Troyes, état actuel. © Didier Rykner, La Tribune de l'Art
La salle des colonnes au rez-de-chaussée de la Bourse du Travail de Troyes, état actuel. © Didier Rykner, La Tribune de l’Art

Miteux ! c’est le mot pour qualifier à la fois le projet de reconversion de la Bourse du Travail de Troyes mais aussi la tendance de mauvaises politiques patrimoniales menées aujourd’hui.

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Au fond la Bourse du Travail, à droite l’église Saint-Nicolas. © Didier Rykner, La Tribune de l’Art

L’édifice en question date du XIXe siècle, et possède une halle monumentale. C’est grâce à son histoire et à ses qualités plastiques et architecturales que ses intérieurs et extérieurs ont été protégés au titre du PSMV, Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur, outil règlementaire développé par la ville elle-même afin de conserver et de valoriser son patrimoine.

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L’escalier monumental de la Bourse du Travail de Troyes, voué à disparaître. © Didier Rykner, La Tribune de l’Art

Aujourd’hui désaffecté, le bâtiment va subir une réhabilitation très lourde pour sa transformation en centre commercial. À ce dessein, l’escalier monumental en pierre, la presque totalité des colonnes massives sculptées, l’ensemble des décors de caisson seront éradiqués sans scrupule.
Et soyons clairs, le projet proposé par l’investisseur, ne présente aucune qualité architecturale ou originalité ne pouvant justifier ces disparitions. Il ne constitue qu’un vulgaire centre commercial plaqué à un espace dont les visuels ne dévoilent malheureusement plus rien de l’ancien bâtiment.

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Le projet de réhabilitation de la Bourse du Travail prévoit la démolition de huit des douze colonnes. © Ville de Troyes.
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Salle à l’étage de la Bourse du Travail de Troyes. © Didier Rykner, La Tribune de l’Art

La Bourse du Travail était pourtant une ancienne halle aux tissus, et donc un lieu d’échanges et de négoces. Dans la continuité de son histoire, n’aurait-il pas fallu repenser, voire réinventer l’usage commercial en fonction de l’architecture du bâtiment ? Au lieu de cela, la municipalité choisit de recréer des surfaces de ventes de secondes zones, comme les banlieues troyennes en regorgent et donc sans aucune valeur ajoutée pour l’écosystème économique local.
Aucune imagination, à l’image d’ailleurs de nombreuses villes moyennes, qui sous le lobby de grands groupes, se sont perdues dans des projets commerciaux médiocres et peu innovants en termes d’offres.
Une réponse à la conservation de ce volume spécifique pourrait plutôt inciter à disposer les commerces sous formes d’espaces ouverts et non cloisonnés. N’est-il pas envisageable, dans cette ville liée au textile et à une histoire économique et industrielle particulièrement innovante, d’imaginer des pop-up stores ou des corners loués de manière éphémère ? Cela permettrait par exemple à des artisans, des start-ups ou des acteurs de l’économie sociale et solidaire dont les modèles économiques ne sont pas toujours finalisés, de s’y installer. Le commerce est en pleine mutation, entre l’achat à domicile sur des plateformes en ligne et le retour du local, du circuit court, et de l’économie circulaire. L’offre créée la demande : les villes moyennes, parfois en chute démographique, doivent être force de proposition de nouvelles formes de consommations ou d’occupations d’espace afin de créer de nouvelles dynamiques face aux grandes villes. Leur patrimoine peut être un atout, à condition bien sûr que leur valorisation soit pensée comme un tout cohérent, tant sur le plan de la programmation que sur le plan architectural.

Du point de vue architectural justement, le projet est révélateur d’un façadisme certain, qui consiste à détruire tout l’intérieur du bâtiment et de n’en conserver que la façade. Si la municipalité s’enorgueillit d’une opération de restauration ou de valorisation du patrimoine, elle n’est en réalité qu’une vulgaire marchandisation du bien historique, ici à son détriment. Ce projet est ainsi le témoin d’une philosophie plus générale par rapport au patrimoine qui n’est pas ancrée dans la perpétuation de la matière, des usages, ou de l’histoire mais dans le seul « aperçu », image immédiate que l’ancien renvoie, comme un caractère esthétique rassurant. C’est ainsi que l’on conserve l’image urbaine de l’édifice comme une empreinte de l’histoire alors qu’ici la substance patrimoniale résidait dans le volume intérieur de halle ; support de l’activité commerciale.

Labelisée Ville et Pays d’art et d’histoire, Troyes a néanmoins, reconnaissons-le, remarquablement requalifié son tissu ancien médiéval et notamment ses maisons à colombage. Toutefois cette politique a conduit à l’érection de nouvelles façades de pans de bois traditionnelles, comme nous n’en construisons plus de nos jours, devant des murs de parpaings et des planchers en béton, comme un simulacre d’un temps ancien. La recherche d’une certaine cohérence urbaine ancienne, parfois imaginaire, et souvent erronée, pousse à la production de ce genre de pastiche. Elle découle de la perversité de la pratique du tourisme qui est un levier économique très important. Toutefois cet « effet disneyland » peut avoir des résultats dévastateurs, dévalorisant la culture locale et celles et ceux qui y habitent.

Par rapport à une construction neuve, la requalification d’un bâtiment ancien est un projet d’autant plus moteur que le programme doit s’élaborer en fonction du bâtiment, afin d’en révéler la meilleure substance patrimoniale et d’en tirer un programme spécifique car faisant corps avec l’espace. Le futur bâtiment retrouvera ainsi un nouvel équilibre entre l’ancien et le contemporain et créera une nouvelle dynamique urbaine, en lien avec le contexte historique, culturel, économique et technologique.
Plus proche d’un vieux bâton de dynamite, le centre commercial projeté dans la Bourse du Travail de Troyes est au contraire le reflet d’une politique passéiste de la municipalité tant du point de vue de son patrimoine que du programme, encore trop souvent à l’image des projets portés dans toute la France, malheureusement.

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