Édito

La ville musée. © ML- Midjourney.
La ville musée. © ML- Midjourney.

L’intelligence artificielle dans la fabrique du patrimoine

Il suffisait de suivre, ces derniers mois, les publications de la presse spécialisée —Urbanisme et sa Fabrique de la ville – La révolution IA, AMC interrogeant la mutation des métiers, D’A consacrant ses colonnes aux images génératives, Culture & Recherche insistant sur les enjeux éthiques et muséographiques— pour mesurer l’évidence : l’intelligence artificielle occupe une place croissante dans les débats sur l’architecture et la ville.

Mais ces approches prospectives et techniques laissent dans l’ombre un champ où l’IA produit déjà des effets décisifs : la fabrique du projet patrimonial, de l’échelle du territoire à celle du détail.

Ce dossier de La Pierre d’Angle prend le parti non pas de décrire l’IA comme un objet technique, mais de l’aborder depuis les pratiques concrètes et les acteurs du projet.

Au fil des contributions, il explore trois dimensions qui se répondent et se prolongent :
— une théorie renouvelée du projet, avec l’espace latent et les modèles apprenants ;
— de nouveaux outils territoriaux, entre cartographies augmentées et médiation citoyenne ;
— et l’évolution des métiers, du HBIM aux jumeaux numériques.

En passant de l’une à l’autre, les auteurs montrent que l’IA n’est pas tant une rupture qu’un révélateur : révélateur des fragilités des organisations, des promesses du numérique, des limites de certaines représentations et méthodes, révélateur enfin de la part inaliénablement humaine du projet patrimonial.

Commençons d’emblée par une modélisation numérique monumentale : au Grand Palais, l’agence Chatillon Architectes, par la voix de François Chatillon, livre un témoignage rare sur la manière dont un ACMH mobilise le HBIM, la donnée et l’IA pour interpréter un monument complexe, où le numérique ne remplace jamais l’intuition architecturale.

Laurent Lescop, à travers un retour d’expérience sur l’usage de l’IA générative comme outil de médiation, montre comment l’image peut devenir un langage partagé, réduire les malentendus et soutenir un dialogue réellement informé.

Premier interlude, nourri d’observations recueillies auprès de collègues ABF et synthétisées par les co-rédacteurs en chef, La planification urbaine et territoriale à l’heure de l’IA révèle comment l’IA met en lumière les fragilités contemporaines de la planification —travail en silo, fascination pour la carte, insuffisance de la prospective— et comment elle pourrait accompagner un véritable “projet patrimonial de territoire”.

Aurélien Duflo et Joaquim Sylvestre proposent ensuite un regard prospectif sur la manière dont les simulations bioclimatiques, les modèles numériques et, demain, l’IA pourraient réinterroger l’architecture vernaculaire et soutenir une filière constructive durable.

Interlude central, Penser l’espace latent, donne une lecture théorique du deep learning appliquée au patrimoine : comment l’espace latent peut devenir un outil de connaissance, d’interprétation et de pré-instruction, sans jamais produire une décision en lieu et place de l’architecte.

François Peyre, Sylvain Aumard et Laurent Borycki démontrent ce que peut produire un relevé très haute définition lorsqu’il articule maîtrise d’œuvre, archéologie et médiation : un outil de projet autant qu’un outil de connaissance.

Interlude final, La promesse d’un urbanisme augmenté, analyse les transformations de la smart city et l’émergence d’une “smart city générative”, en mettant au premier plan la médiation, les usages et la responsabilité des choix urbains.

Enfin, Nathalie Choplain ouvre des perspectives nouvelles sur la responsabilité des IA vis-à-vis des données qui les entraînent et sur les ambiguïtés juridiques entourant leurs productions et leurs usages.

L’intelligence artificielle n’impose pas une nouvelle manière de faire du patrimoine : elle nous oblige à redécouvrir pourquoi nous le faisons et à réaffirmer que la donnée éclaire —mais que le jugement construit. L’avenir n’est pas une irruption : c’est un présent que nous devons savoir préparer.


Photo de couverture : Illustration d’un mapping patrimonial. © ML Midjourney.
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