La leçon urbaine de Barcelone, un héritage au service d’une modernité sociale renouvelée (1/2)

  • juil. 2018
  • Par Mireille Guignard , Architecte urbaniste de l’État
Le front de mer de Barcelone. © Marie Taveau.
Le front de mer de Barcelone. © Marie Taveau.

« La meilleure façon de conserver le patrimoine, c’est de s’en servir », enseigne Camillo Boîto. La meilleure façon de s’en servir, c’est de l’adapter, soit, d’évidence, savoir le transformer et le faire muter, quitte à en démolir une partie, nous enseigne encore aujourd’hui Barcelone.

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Un espace public confortable et agréable, où que l’on soit. © Marie Taveau.

En mai dernier, a été organisée une visite du renouveau de Barcelone, sous la houlette des deux architectes et urbanistes Ariella Masboungi et Oriol Clos1 dans le cadre d’un voyage d’étude. Outre les enseignements d’un savoir-faire architectural toujours étonnant et une agilité au service d’une grande qualité d’exécution, la promenade urbaine fut un plongeon heureux sur les rives méditerranéennes catalanes démontrant la vivacité d’une ville pour réinventer une nouvelle modernité en continuité de son héritage, qu’il soit bâti ou culturel.2 Une grande leçon patrimoniale.

La menace de la gentrification, revers d’une forte dynamique urbaine

Entre mer et montagne, Barcelone, capitale intellectuelle et cultivée d’une Catalogne industrielle et productive, fait preuve d’un dynamisme séculier qui lui vaut d’être une importante source de richesse pour l’Espagne, argument au cœur des conflits ouverts aux dernières élections régionales. Barcelone est aussi l’une des villes européennes les plus recherchées par les touristes. Si, en 1970, elle n’en comptait que 300 000 ; en 1991, ils étaient plus de 1,7 million ; et en 2016, plus de 18 millions.3 Les impacts sont exponentiels et les nuisances à contre-sens d’une lutte contre le changement climatique souhaitée par les décisionnaires actuels : conflits ouverts entre les habitants, les visiteurs et les pouvoirs publics, augmentation des prix et du coût du logement, encombrement, marchandisation et consommation de masse. Qui pourrait croire que cette ville effervescente aussi convoitée puisse prendre le contre-pied et tenter d’enrayer cette pression bien connue des hypercentres métropolitains attractifs, qu’un positionnement littoral ne peut qu’amplifier ?

Le modèle barcelonais, une politique séculaire

L’histoire urbaine barcelonaise est pourtant faite de nombreux rebondissements qui, à chaque fois, ont su ancrer l’innovation dans l’héritage des siècles passés, garantissant une continuité temporelle cohérente des actions publiques, et une réception appropriée de la population qui a fait du débat une tradition d’usage.
Il y eut d’abord l’ingéniosité d’Ildefonso Cerdà et l’extension urbaine visionnaire de la vieille ville par sa grille modulaire (1859). Puis, les années extraordinaires de l’architecture éclectique du début du XXe siècle à la suite des expositions universelles (1888 et 1929). Il y eut la sortie de la dictature franquiste dans les années 1970 et la mise en place de l’équipe d’architectes et d’urbanistes guidée par Oriol Bohigas, pilier de l’architecture catalane, en prise avec le « régionalisme critique », qui a fait de la culture locale un réceptacle de la culture universelle. Puis, l’organisation des jeux olympiques (1992), manifestation qui a été le moteur de l’immense rénovation urbaine dont la jeune démocratie a fait une opportunité hors du commun, le Modelo Barcelona (le « modèle barcelonais d’intervention urbaine ») qui a été une grande source d’inspiration pour le monde entier. Déjà, l’équipe d’urbanistes doit répondre à la crise urbaine des centres anciens et aux attentes des mouvements sociaux qui ont accompagné la transition politique.
« Pour Bohigas, « Renaissance » rime toujours avec passé ; c’est la même filiation que la « Renaixança » du XXe siècle. Sa première démarche est celle de mettre en place un micro-urbanisme. Treize étudiants sont responsables des treize districts de la ville au sein du « Service des Projets Urbains » de la mairie et les fonctionnaires relégués à des tâches d’exécution ; la parole n’est plus aux technocrates. À l’écoute de la population, le premier projet mené à bien par Bohigas est celui dit des « plazas duras » et ce n’est pas un hasard : il s’agissait bien de redonner aux Barcelonais de tous âges des lieux pour flâner, pour bavarder, pour jouer, pour retrouver en somme l’espace convivial de la communication méditerranéenne. »4
Le programme du Modelo s’énonce simplement : des actions transversales ; une articulation des échelles des projets ; la primeur au traitement des espaces publics, gage de redynamisation du tissu urbain ; une étroite collaboration entre le secteur public et le secteur privé et, enfin, le respect de l’histoire et de la spécificité des tissus urbains. Un programme vertueux qui affiche l’intelligence de toute fabrique urbaine, où la protection du patrimoine est indissociable du développement urbain, où l’environnement enlace l’urbanisme et l’histoire embrasse l’action…où aucun domaine ne souffre d’isolement et de sectorisation au risque de les affaiblir inévitablement, à l’image de l’organisation institutionnelle française.
La crise mondiale de 2008 met un frein à une période florissante de croissance économique et de spéculation immobilière. En 2011, le parti de centre droit Convergència i Unió (CiU) est élu, après plus de 30 ans de socialisme. Une politique d’investissements fleurit, transformant les quartiers à coups de pioche forcés. Deux scénarios possibles : une muséification à outrance mettant en scène des mystifications urbaines stéréotypées, ou une tabula rasa pour faciliter la spéculation vénale ou aveugle d’un ordinaire non rentable. Face à cette attractivité grandissante, le tourisme de masse continue de croître. Et les luttes urbaines s’organisent. Les habitants se soulèvent en réaction à cette mutation non souhaitable (gentrification, loyers élevés, vie onéreuse…), aux nuisances multiples liées (déchets, bruit, vie nocturne…).
À cette époque, les associations d’habitants, en particulier les associations de défense de Ciutat Vella (Vieille Ville, en catalan) prennent une part considérable au débat public qui va influer sur la campagne électorale des élections municipales de mai 2015. Ada Colau, issue de la société civile, gagne les élections, prenant à revers les projets de son prédécesseur.

Les clefs d’un combat empruntées à un héritage historique assumé

« Une ville peut mourir de son succès », alerte Josep Bohigas, directeur de Barcelona Regional, l’agence qui a repris le savoir-faire des Jeux Olympiques, cité par Ariella Masboungi. « Ainsi, Barcelone a pris l’initiative d’un débat entre villes européennes pour lutter contre les effets néfastes d’un tourisme débridé et d’une gentrification galopante. »
Ce gage de survie rend assurément l’équipe municipale combative et créative. Elle prône la solidarité en faisant « la ville pour tous et avec tous », avec le défi d’une participation citoyenne accrue. Sa stratégie distingue trois axes : combattre la gentrification, conforter une politique de l’habitat pour faire face à la pénurie et garantir la santé par le bien-être comprenant la lutte contre le changement climatique et autres nuisances (pollution, îlots de chaleur, bruit…). Les projets lancés sont multiples. Ils posent tous la question de la préservation de l’existant, sans stigmatiser, sans nostalgie, en intégrant le déjà là. Sur ce postulat, trois programmes peuvent illustrer la démarche de cette nouvelle municipalité.

L’espace public pour tous et avec tous

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Aménagement des voies du super îlot, devenues espaces pour piétons et cyclistes. © Marie Taveau.

La reconquête de la ville par un espace public de qualité fut une des grandes forces des glorieuses années 1980. Le front de mer des jeux Olympiques en témoigne. Aujourd’hui, la ville poursuit cet acquis démocratique et met les bouchées doubles pour s’adapter au contexte social et environnemental. Six principes peuvent faire leçon :

Le premier est la reconquête de la rue par le piéton.

Élargir les trottoirs, instaurer confort, végétal, tranquillité… et éradiquer la nuisance de la voiture, notamment en réduisant l’espace public qu’elle stérilise et confisque au piéton (la partition spatiale moyenne est de 50 % pour le piéton, le souhait serait de monter à 70 % ; l’inverse de Paris à 30/70).
Ainsi, Barcelone se réinvente et crée, sur sa propre trame, le super-îlot réunissant 9 carrés cerdà5, qui évite le transit automobile. Les rues intérieures deviennent des places piétonnes accueillant terrasses de café, pépinières végétales transitoires, jeux d’enfants et divers usages provisoires pour tester les pérennités possibles. Deux démonstrateurs sont à l’œuvre pour garantir la réussite du modèle : San Antoni et Horta. L’urbanisme doit jouer « du bâton et de la carotte », assure Ton Salvadó, Directeur de modèle urbain de la Ville de Barcelone et promoteur de cet aménagement interventionniste. La transformation n’est pas seulement physique et urbaine, elle est aussi sociale, culturelle, et surtout économique. La mutation favorise l’accessibilité et la visibilité des rez-de-chaussée commerciaux ouverts sur la rue, la lutte contre la pollution et les îlots de chaleur. Pour accompagner cette transformation, le plan de mobilité urbaine favorise les vélos et multiplie les lignes de transports en commun avec leur fréquence (leur rapidité est déjà facilitée par les tracés rectilignes de la grille du centre-ville). Au global, c’est le bien-être des habitants qui devrait être amélioré.

Le deuxième consiste à élargir le cadre géographique.

Les équipes municipales s’appliquent à créer un réseau avec les communes voisines. La réalisation de ces grands enjeux stratégiques de développement métropolitain est la responsabilité de l’agence régionale : relier la montagne du nord au littoral du sud, et nouer les territoires au-delà des rivières qui encadrent la ville à l’Est (río Llobregat), et à l’ouest (rio Besós). Les frontières n’ont plus à être considérées comme telles mais lues comme des centralités. Ainsi, un vaste projet d’aménagement requalifie actuellement la plaine du Rio Besos. L’ancien cloaque est transformé en un parc linéaire inondable et paysager, bordé d’un vaste programme de logements, ceci grâce à une coopération territoriale fondée sur le projet, relevant le défi politique complexe.

Le troisième est d’être généreux et végétal.

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Le parc Nou Barris, Carme Fiol et Andreu Arriola, architectes, 2007. © Marie Taveau.

« À Barcelone, plus les jardins sont récents, plus ils sont minéraux et petits », constate Olivier Philippe de l’agence Ter, prenant acte d’un des aspects de la problématique environnementale lacunaire dans les anciennes politiques locales. Sa nouvelle approche considère les strates écosystémiques, depuis la canopée des arbres jusqu‘au sous-sol de la ville. C’est la forte orientation de la rénovation de la place emblématique des Glòries, concours gagné récemment par l’agence aujourd’hui Grand Prix de l’urbanisme 2018.

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La place des Glòries en chantier. © Marie Taveau.

Dans les nouveaux projets, les rivières deviennent des parcs, qui deviennent de nouvelles centralités, qui elles-mêmes recousent la ville. C’est le cas du parc de Nou Barris de Carme Fiol et Andreu Arriola (2007). Multiples initiatives participent au changement tant attendu du paradigme écologique et conforte la création d’écosystèmes urbains, propres au renouvellement de l’air, de l’eau, du végétal, avec les effets de climatisation naturelle et de lutte contre les inondations.

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Le parc Nou Barris, Carme Fiol et Andreu Arriola, architectes, 2007. © Marie Taveau.

Le quatrième est l’adaptation par la soustraction.

Adapter la ville dense, rendre l’habitat habitable, nécessite d’aérer la grille de Cerdà trop étouffante. Procéder à son curetage comme les architectes en chef le faisaient au XIXe siècle en France et encore depuis les années 60, dans la complexité des tissus des secteurs sauvegardés. Déconstruire ou « soustraire » suivant le terme aujourd’hui consacré ne sont pas un tabou dans une ville qui fait de la préservation de son patrimoine son fer de lance. Ainsi, en fonction des opportunités foncières, et avec les outils dissuasifs dont elle dispose, la ville acquiert des friches ou des bâtiments obsolètes. Elle crée des jardins et autres équipements indispensables au renouvellement urbain dans les interstices de la grille dense, libérant les intérieurs d’îlots.

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La biblioteca Sant Antoni de Joan Oliver et RCR architectes. Sources: Wikimedia Commons.

La Bibliothèque Joan Oliver de RCR architectes (Prix Pritzker 2016) et le jardin d’enfants dessiné par Cándida Pérez, en figurent un remarquable exemple (2007). Le curetage d’îlot fut aussi le mode opératoire de l’opération de Rambla del Raval, figure de reconquête du centre-ville par l’habitat et l’implantation d’équipements, comme le bâtiment du Film Théâtre de la Catalogne par l’architecte José Luis Mateo, architecte (2011).

Le cinquième met l’accent sur la qualité universelle de l’espace public, « pour tous ».

À Barcelone, l’espace public est soigné, qu’il soit ordinaire ou prestigieux. Pas de différenciation, pas de hiérarchie de valeur. Une leçon pour notre culture française rassurée par la procédure et les périmètres privilégiés des protections, qui discriminent l’espace suivant sa situation géographique, opposant bien souvent l’hypercentre à la périphérie, la proximité du monument - ou de sa covisibilité - à la situation de confins…

Le sixième enfin prône un urbanisme de débat.

Dès les années 60, sous la période franquiste, les associations de riverains ont joué un rôle important à Barcelone et se sont accoutumées des oppositions dans les luttes urbaines. Aujourd’hui, légitimées par la municipalité en place, structurées et informées, elles jouent plus que jamais un rôle décisif dans le débat démocratique sur les politiques d’urbanisme, les projets d’aménagement et la défense des quartiers anciens.

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  1. Oriol Clos et Ariella Masboungi ont organisé et guidé ce voyage « Barcelone, l’innovation toujours renouvelée », édité par le forum des projets urbains/Innovapresse du 17 au 19 mai 2018. Oriol Clos, architecte urbaniste, a été l’architecte en chef de Barcelone de 2006 à 2011. Il fut aussi directeur général de l’Agence d’urbanisme de la métropole lilloise de 2011 à 2016. Ariella Masboungi, Grand prix de l’urbanisme 2016, architecte et urbaniste, fut inspectrice du développement durable au conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD). Elle a développé au sein de la direction générale de l’aménagement (DGALN) nombre d’actions d’importance pour la compréhension et la diffusion des idées sur la fabrique de la ville. Ainsi, fut organisé un atelier à Barcelone en 2010 qui donna un premier ouvrage, « Barcelone, ville innovante » aux éditions du Moniteur. L’atelier de projet urbain, organisé pour le compte du ministère en charge de l’urbanisme et qui accueillit 400 personnes, fut organisé également avec le concours d’Oriol Clos qui était alors aux commandes de l’urbanisme dans cette ville, et qui fut un des étudiants qui participa à l’équipe d’Oriol Bohigas pour le renouveau de la ville après la dictature.
  2. Cet article se nourrit amplement des échanges et des notes transmis autour de ce voyage ; que les organisateurs cités ci-dessus en soient amplement remerciés. Voir les deux articles de synthèse d’Ariella Masboungi dans Traits Urbains « Barcelone, toujours poisson pilote » n°95s, Mars/avril 2018 et « Barcelone, continuité et renouvellement » n°97, juillet-août 2018.
  3. Paris en fait le double avec une superficie égale et une population équivalente, 100 km² pour 1,6M d’habitants
  4. Georges Serra, « Du Modernisme à Joan Miró : la culture urbaine à Barcelone », Babel (En ligne), 1 | 1996, mis en ligne le 24 mai 2013, consulté le 22 juillet 2018. URL : http://journals.openedition.org/babel/3074 ; DOI : 10.4000/babel.3074
  5. Ilot de Cerdà : 113,33 m de côté avec des rues de 20, 30 ou 60 m de large, mesure de l’angle tronqué. Au départ, les îlots n’étaient pas destinés à être construits de tout côté.
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