Former les architectes à l’intervention dans l’existant

  • juin 2019
  • Par Raphaël Labrunye , Architecte DPLG, docteur en histoire, directeur de l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Normandie.
Étudiants en relevé. © R Labrunye .
Étudiants en relevé. © R Labrunye .

Quels enjeux pour la formation des architectes ? Nous faisons le constat qu’il existe une absence structurelle de l’architecte dans les opérations de réhabilitation ou de transformation de l’existant dont le nombre grandit. Au regard des enjeux culturels et écologiques contemporains, si la responsabilité première des maîtrises d’ouvrage est à pointer, celle de la profession des architectes doit être aussi clairement analysée et, en particulier, la responsabilité de leur formation initiale.

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Relevés du musée d’Histoire naturelle et de l’école Jean Macé. © Tous droits réservés

Selon les chiffres de 2017, la part des honoraires des agences d’architecture concernant les travaux dans l’existant était de 30% par rapport aux constructions neuves1. Le montant de ces travaux représente pourtant 55% du marché total du bâtiment2. Il n’y a bien entendu pas de corrélation parfaite entre honoraires de maîtrise d’oeuvre et montant des travaux, mais la seule explication qui semble pertinente pour justifier un tel écart est, tout simplement, l’absence structurelle de l’architecte dans les opérations de réhabilitation. Au-delà de la question d’un marché de commande pour la profession, il s’agit surtout d’interroger la pertinence des opérations menées, au regard des enjeux culturels et écologiques contemporains. Si la responsabilité première des maîtrises d’ouvrage est à pointer, celle de la profession des architectes doit aussi être clairement analysée, en particulier au regard de leurs formations initiales. Le travail de recension effectué par l’École Nationale Supérieure d’Architecture (ENSA) de Normandie pour le compte du PUCA (Plan Urbanisme Construction)3, montre que la plupart des écoles d’architecture proposent dans leur cursus des formations à la réhabilitation, mais de manière optionnelle quasi-systématiquement. Le rapport estime à 25% le nombre d’étudiants en architecture formés à la réhabilitation (toute acception confondue) dans les cycles Licence et Master. C’est sur ce constat que plusieurs dynamiques récentes se sont développées, à commencer par celles du ministère de la Culture qui a lancé, en novembre 2017, sa stratégie pluriannuelle en faveur du patrimoine. Y figure clairement l’obligation de formation des architectes, dès la licence, aux « enjeux de réutilisation du patrimoine bâti »4. Cette mesure vient conforter la stratégie nationale pour l’architecture énoncée en octobre 2015 qui vise notamment à « renforcer la formation initiale et continue des architectes sur l’intervention sur l’existant »5 (mesure 7). Le réseau scientifique pédagogique thématique « Architecture Patrimoine et Création »6, rassemblant des enseignants-chercheurs des 20 ENSA et l’École de Chaillot a été créé en décembre 2017 afin de disposer d’un espace de réflexion partagé, liant étroitement enjeux scientifiques et pédagogiques. Son conseil scientifique, à la suite de plusieurs séminaires annuels, a notamment rédigé ses Recommandations pour l’enseignement « de la réhabilitation et des interventions sur le bâti existant » en juillet 2018.

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Relevés du musée d’Histoire naturelle et de l’école Jean Macé. © Tous droits réservés

Il faut d’abord affirmer la valeur pédagogique d’un enseignement sur l’existant. D’aucuns insisteront sur la complexité d’un tel sujet dès la licence ; c’est un discours maintes fois répété pour écarter un type d’exercice qui semble peu valorisant aux yeux de nombre d’enseignants. D’abord, comme pour tout enseignement de conception architecturale, il est loisible d’obérer une partie des conditions de réalisation du projet. Ensuite, la lecture d’Edgar Morin nous permet d’apprendre que la complexité est certainement l’enjeu central de l’enseignement supérieur7. Nos écoles ont échappé à la spécialisation disciplinaire caractéristique de l’Université. Ce qui peut être vu comme une faiblesse structurelle conduisant à une reconnaissance académique limitée, doit maintenant être envisagé comme une forme de résilience face aux phénomènes contemporains. L’enseignement dans l’existant est avant tout une opportunité sans égal pour développer la pluridisciplinarité, au croisement de l’histoire, de la construction, de la représentation et de la conception architecturale. Relever un édifice existant, c’est représenter l’architecture, comprendre les échelles et les rapports de proportion, les dimensionnements et la mesure, les systèmes constructifs à l’oeuvre, les géométries de composition et les formes complexes, les modénatures et les détails de second œuvre. C’est aussi et surtout une occasion unique d’expérimenter l’espace à échelle 1, perspective si rarement rendue possible dans le neuf. Dans un monde où les savoirs sont disponibles en masse et immédiatement, la question de la transmission reste posée ; l’expérience est probablement la dernière frontière de la pédagogie et, en particulier, l’expérience spatiale.

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Relevés du musée d’Histoire naturelle et de l’école Jean Macé. © Tous droits réservés

Il faut ensuite affirmer la valeur architecturale, théorique et pratique, d’un enseignement sur l’existant. Les siècles précédents nous ont légué des édifices aux conceptions architecturales et constructives les plus variées. Au-delà d’un catalogue de modèles que l’étudiant pourrait se constituer, l’intervention nécessite une révision des modèles contemporains. La quasi-totalité des édifices construits avant les années 1970 fonctionnent par exemple en ventilation naturelle et, beaucoup, ont une régulation hygrométrique par paroi respirante. On peut encore y relever une pratique répandue du recyclage, l’usage de matériaux pérennes issus de circuits courts et de produits réparables, la mise en place généralisée d’espaces « tampon » (combles et caves), etc. Il faut donc insister sur la valeur culturelle, civilisationnelle du patrimoine et l’exemple récent de l’incendie de Notre-Dame, en pleine crise sociale, nous l’a bien démontré. Le patrimoine est comme les énergies fossiles, il n’est pas renouvelable. Enseigner dans l’existant, c’est former les futurs architectes au maintien de la « bâti-diversité », pour produire les œuvres contemporaines novatrices.

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Relevés du musée d’Histoire naturelle et de l’école Jean Macé. © Tous droits réservés

On peut enfin affirmer la valeur scientifique en matière de recherche sur l’intervention dans l’existant. C’est vrai en matière de recherches historiques, sociologiques ou patrimoniales, pour envisager les différentes dimensions matérielles et immatérielles de cet héritage. Ces recherches nécessitent des nouvelles pratiques et des nouveaux outils, notamment pour aborder de front la masse de constructions léguées, qui ne peut être analysée qu’avec les outils numériques de bases de données spatialisées. C’est aussi vrai en matière de sciences de l’ingénieur. Les mesures réglementaires et financières ont favorisé une approche globale de la thermique, au travers de moteurs de calculs normalisés, en transférant les recettes de la construction neuve sur l’existant. L’isolation par l’extérieur est souvent devenue une solution appliquée à grande échelle, confortée par le récent décret (contesté) relatif aux ravalements de façades8 . Le bilan carbone de l’opération ne peut se réduire à l’énergie économisée par la conservation des structures et les économies de chauffage, mais il s’étend à l’ensemble des paramètres, incluant le chantier, les matériaux apportés et la santé des usagers. La recherche dans ce domaine permet de faire émerger de nouveaux modèles environnementaux, en créant des mises en oeuvre inédites, combinant les caractéristiques de l’existant et les innovations contemporaines, à l’image de ce que la permaculture inaugure dans le domaine de l’agriculture.

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Coupe perspective de la structure existante. ©ENSA Normandie – Travaux d’étudiants.
  1. Archigraphie 2018, Conseil National de l’Ordre des Architectes, données 2017 de la MAF (Mutuelle des architectes français), https://www.architectes.org/sites/default/files/atoms/files/archigraphie-2018-web_0.pdf
  2. Le bâtiment en chiffres, FFB (Fédération Française du Bâtiment), juin 2019 https://www.ffbatiment.fr/Files/pub/Fede_N00/NAT_LES_CHIFFRES_EN_FRANCE_3345/95a39ea5ef4e4b61b9c7b2a4ae9d7bef/EDIT/Batiment-en-chiffres-2019.pdf
  3. Valter Balducci et Jean-Bernard Cremnitzer (dir.), Former à la réhabilitation, Enseignements supérieurs et professionnels, Rouen, Editions Point de vues et ENSA Normandie, 2018, 216p.
  4. Stratégie Pluriannuelle en faveur du patrimoine, Ministère de la Culture, novembre 2017., http://www.culture.gouv.fr/content/download/175832/1943955/version/1/file/DP%20conf.de.presse.patrimoine.pdf
  5. Stratégie Nationale pour l’architecture, Ministère de la Culture, octobre 2015, http://www.culture.gouv.fr/content/download/126612/1391440/version/2/file/20151020_MCC-DP-SNA.pdf
  6. www.apc.archi.fr
  7. Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF, 1990
  8. Décret n° 2016-711 du 30 mai 2016 relatif aux travaux d’isolation en cas de travaux de ravalement de façade, de réfection de toiture ou d’aménagement de locaux en vue de les rendre habitables.
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