Les “tribunes-jubés” de Cuxa et de Serrabona

  • déc. 2019
  • Par Olivier Poisson , Conservateur général honoraire du patrimoine
Façade restituée de la tribune-jubé de Cuxa, schéma ; les parties en brun-rouge sont au musée The Cloisters de New York. © A. Thirion.
Façade restituée de la tribune-jubé de Cuxa, schéma ; les parties en brun-rouge sont au musée The Cloisters de New York. © A. Thirion.

Les actuelles Pyrénées-Orientales conservent deux monuments exceptionnels, les “tribunes-jubés” en marbre sculpté de Saint-Michel de Cuxa et de Sainte-Marie de Serrabona, réalisées vers le milieu du XIIe siècle. Il s’agit de clôtures de chœur de l’époque romane, éléments architecturaux rarissimes dont on ne connaît pratiquement pas d’autres exemples.

À Serrabona1, l’édifice est toujours en place, même si ce n’est que dans les années 1970 que sa véritable nature — clôture de chœur, surmontée d’une plate-forme destinée au chant ou à la prédication — a été reconnue et qu’ont été définitivement écartées les hypothèses concernant son éventuel déplacement, soit d’un autre lieu, soit encore à l’intérieur de l’église qui l’abrite.
À Saint-Michel de Cuxa2, la tribune-jubé, construite et décorée selon le même schéma que celle de Serrabona, mais de dimensions environ deux fois plus grandes, initialement placée au centre de la nef de la basilique du Xe siècle, a été détruite à la fin du XVIe siècle ou au début du siècle suivant, lors de l’aménagement de l’abbatiale selon les principes post-tridentins. Cependant, les principaux éléments en furent conservés, remployés au moins, pour ce que nous pouvons en connaître, en deux endroits : à la porte du logis abbatial et à la porte extérieure de l’abbaye, sans compter d’autres usages possibles, non documentés, dans l’ensemble monumental.
Les XIXe et XXe siècles ont vu ces deux monuments ou les fragments qui en provenaient subir de nombreuses vicissitudes. À Serrabona, un mur élevé sur la tribune en 1789 pour soutenir la voûte de l’église alors menaçante avait remployé, comme matériaux de construction, la plupart des éléments décoratifs de sa partie supérieure. Ce mur, ayant été démoli en 1922 à la faveur d’une restauration, les fragments n’ont pas été conservés de façon satisfaisante et ne nous sont parvenus que partiellement. À tout le moins, la tribune-jubé a-t-elle pu retrouver la logique spatiale de son implantation au milieu de la nef lors de la reconstruction, en 1969, de la partie occidentale de celle-ci, effondrée en 1819.

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Saint-Michel de Cuxa, porte extérieure de l’abbaye, vers 1833 (Taylor & Nodier, Voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France, Languedoc, II, Paris 1835).

À Cuxa, l’abbaye est à peu près complètement détruite durant le XIXe siècle, à l’exception du logis abbatial et de la grande église, celle-ci dépouillée de sa toiture et de tout son mobilier. En 1907, puis en 1913, le sculpteur américain George Grey Barnard fait l’acquisition auprès de propriétaires privés du secteur de quarante-six chapiteaux provenant du cloître et d’un important lot de marbres provenant de la tribune-jubé, notamment ceux qui ornaient, en partie, la porte extérieure du monastère. Ces sculptures sont transportées à New-York où elles feront partie du musée The Cloisters, ouvert par Barnard avec succès en 19143. En 1926, la collection de George Grey Barnard est acquise par John Rockefeller Jr. qui l’offre au Met et fait construire le nouveau bâtiment des Cloisters à Fort Tryon Park, dans le nord de Manhattan. L’inauguration a lieu en 1931. Ce n’est cependant que dans les années 1950 que les historiens, Marcel Durliat, Pierre Ponsich et l’ACMH Sylvain Stym-Popper établissent que ces fragments sculptés appartiennent à une tribune-jubé de même architecture que celle, conservée, de Serrabona. Dès ce moment, des spéculations intellectuelles et graphiques visant à la reconstitution de celle de Cuxa ont lieu. Cependant, pour répondre à une situation conjoncturelle, Sylvain Stym-Popper fait déplacer, en 1957, les fragments remployés à la porte de l’ancien logis abbatial — qui ne l’avaient pas quittée depuis le XVIIe siècle — pour en constituer une nouvelle porte de l’église, à l’endroit où avait existé au XVIIIe siècle un nouvel accès, alors disparu. Dans la seconde moitié du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, des découvertes sporadiques à Cuxa ou dans les environs ont apporté la récupération de fragments sculptés isolés. En 1975, dans un geste exceptionnel, le Met de New York a déposé entre les mains du gouvernement français, pour Saint-Michel de Cuxa, un ensemble de soixante-dix fragments, dont une partie provient de la façade de la tribune-jubé. Le musée américain conservant, cependant, quatre bas-reliefs parmi les plus intéressants provenant de cette façade.
La question du traitement des lacunes pour ces deux ensembles exceptionnels s’est posée de façon différente, en raison de leur problématique de conservation et de restauration.
À Serrabona, on était en présence d’un certain nombre de fragments de la partie supérieure de la façade, pressentie comme une sorte de “balustrade”, c’est-à-dire une suite d’arcatures à jour, surmontée d’une main courante. La mauvaise gestion des éléments récupérés en 1922, des déplacements intempestifs et des vols avaient sérieusement amoindri l’ensemble, d’autant plus que les hypothèses hasardeuses d’une tribune-jubé déplacée et ne se trouvant pas, en fait, à son emplacement d’origine, avaient longtemps contribué à ajourner toute réflexion à leur sujet.
La nécessité de sécuriser et de présenter au public ces éléments a été sérieusement envisagée à partir de 2011 par le département des Pyrénées-Orientales, propriétaire. Et ce n’est que lorsque la certitude scientifique de leur assemblage put être acquise que l’anastylose de cette “balustrade” (terme en fait impropre) a pu être réalisée en 2014 sous la direction d’Olivier Weets, ACMH. Une fois acquise la complétude du dessin d’ensemble et la certitude de l’emplacement de chacun des fragments conservés, les parties manquantes ont pu être intégrées par des blocs de marbre de nature identique, non sculpté, restituant de façon spectaculaire à cette tribune-jubé son architecture initiale4.

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Serrabona, 2013 : phase d’essai de remontage de la partie supérieure, les parties manquantes sont intégrées en béton cellulaire (Entreprise Py, Perpignan). © O. Poisson.

Pour Saint-Michel de Cuxa, les recherches menées jadis par Pierre Ponsich avec l’aide de Francis Espa, puis avec l’aide de Pascale Agulhon dans le cadre d’une étude confiée à G. Mester de Parajd, ACMH, et par d’autres, n’ont pu finalement aboutir que grâce à l’apparition des nouvelles techniques de numérisation et de modélisation. C’est en particulier dans le cadre d’une thèse soutenue en 2015 par Anna Thirion5 qu’un schéma le plus complet possible a pu être établi, intégrant dans un modèle numérique la plupart des fragments connus de la façade de la tribune-jubé et leur assignant une place probable. Les mêmes techniques ont permis la modélisation des nervures toriques soulignant les voûtes, dont beaucoup de fragments sont conservés et ainsi d’établir rigoureusement les dimensions de la tribune et l’emplacement de ses supports. Avec ce travail, apparaît le visage d’une façade dont environ 60% des éléments sont conservés, autorisant l’essai d’une présentation conjointe, “en connexion”, des éléments sculptés6.

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Serrabona, 1969. La nef occidentale en cours de reconstruction (S. Stym-Popper, ACMH). La tribune-jubé est munie d’un garde-corps en bois, sans doute de 1922. Photo Stym-Popper, MAP.

C’est dans le cadre d’un projet de réhabilitation7 d’une partie délaissée de l’abbaye, les ruines du logis du Grand Sacristain, actuellement en cours, qui comporte la création de nouveaux dispositifs d’accès et d’espaces pour le public, que la présentation de la façade de la tribune-jubé de Saint-Michel de Cuxa est envisagée, par anastylose8. Le caractère lacunaire de l’ensemble sculpté et construit oriente évidemment, cette fois, vers une présentation de type muséographique, sans alternative envisageable. Les questions structurelles et de juxtaposition d’éléments pondéreux, comme les impératifs de conservation induisent cependant, pour la présentation future, de lourdes sujétions, qui ne sont pas encore toutes traitées. En particulier, il sera nécessaire de déposer au préalable les fragments abusivement remployés en 1957 à la porte de l’église pour les intégrer au montage d’ensemble, ce qui n’exclut pas de nouvelles observations archéologiques ou techniques faisant évoluer le schéma reconstitué de la façade. L’échéance de la réalisation se situe, on peut l’espérer, à l’horizon 2022-2024.
Pour en savoir plus sur les tribunes-jubés de Cuxa et de Serrabona l’article d’Olivier Weets

  1. 66130 Boule d’Amont.
  2. 66500 Codalet.
  3. Poisson, O., «Le cloître de Saint-Michel de Cuxa et ses reconstructions au XXe siècle », dans Les Cahiers de Saint-Michel de Cuxa, 46, 2015, p. 213-228.
  4. Poisson, O. « La Tribune du prieuré de Serrabona et sa “balustrade” », dans Les Cahiers de Saint-Michel de Cuxa, XLIII, 2012, p. 205-216.
  5. Thirion, A., La “tribune” de Saint-Michel-de-Cuxa (Pyrénées-Orientales, milieu XIIe s.) : essai de restitution numérique au service d’une nouvelle approche historique, iconographique et liturgique, thèse sous la direction de G. Mallet, soutenue le 11 décembre 2015, Université Paul-Valéry, Montpellier, 4 vol.
  6. Nous avons pu présenter lors de la journée d’études de Saint-Denis une vidéo numérique présentant en 3D les principales étapes méthodologiques de la reconstitution virtuelle de la façade. Cette vidéo est disponible sur le site : www.cuxa.org
  7. Voir le site : www.cuxa.org
  8. Poisson, O., Thirion, A., Weets, O. Les tribunes de Cuxa et de Serrabona, Montpellier, DRAC (collection Duo), 2014, 64 p.
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