La tragédie de l’École d’Art de Glasgow, un désastre irréparable ?

  • déc. 2019
  • Par Jean-Marie Claustre , Architecte urbaniste de l'État honoraire.
L'École d’Art de Glasgow, détail des baies de la façade Nord, en 2013. © JMC
L’École d’Art de Glasgow, détail des baies de la façade Nord, en 2013. © JMC

Glasgow School of Art, l’architecture au service de la pédagogie…

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L’École d’Art de Glasgow, accès principal sur Renfrew Street avant 2014. Le bureau du directeur et l’atelier se superposent au-dessus de l’entrée. © Courtesy of The Glasgow School of Art.

Au milieu des années 1890, alors que l’essor industriel promettait à Glasgow un avenir économique de plus en plus prospère, Francis Newburry, directeur de la Glasgow School of Art1, décida de développer son établissement, car la formation d’artistes présentait une opportunité pour la ville, alors sans tradition universitaire ni artistique. Le concours pour la construction d’une nouvelle école fut remporté en 1896 par Honeyman and Keppie, chez qui le jeune Charles Rennie Mackintosh travaillait comme dessinateur, avant de devenir leur associé en 1904. C’est probablement à Mackintosh que fut confiée la conception du projet2, mais les ambitions de Francis Newburry et les moyens, alors limités, de la GSA, amenèrent le directeur et son architecte à envisager la réalisation en deux phases. La première partie (est) fut inaugurée en 1899.
La deuxième tranche (ouest) fut engagée en 1907 et livrée en 1909. C.R. Mackintosh y développa le style déjà très particulier de la première partie : l’ensemble caractérise l’impulsion qu’il a pu donner à l’architecture, et plus largement au design, qui rend désormais son nom indissociable de celui de Glasgow. Son modernisme a dû choquer certains esprits, en cette fin d’ère victorienne au style architectural surchargé et pompeux. Mackintosh proclamait lui-même en 1902 que son « art moderne personnel », avec son « caractère hallucinant », était « comme une échappée dans l’air de la montagne, loin des brumes stagnantes d’un marais  »3 . On peut en effet déceler, dans la forme et les détails du bâtiment, un mélange étonnant d’influences diverses qui préfigurent la suite de sa carrière, allant de l’architecture médiévale des manoirs écossais au japonisme et aux travaux de ses contemporains s’inscrivant dans le mouvement Art & Craft.
Considérée comme l’œuvre majeure de C.R. Mackintosh et du fait qu’elle soit vouée à l’enseignement artistique, elle est devenue une référence pour Glasgow et l’Écosse, reconnue dans le monde entier. Depuis 1909, la réalisation de Mackintosh a fait office de lieu de vie pour les étudiants en art et leurs enseignants, comme elle a fait l’objet d’éloges sans fin pour la fonctionnalité de ses espaces, préservée pendant plus de cent ans.

La tragédie

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La Glasgow school of Art au soir de l’incendie du 15 juin 2018. © Scottish Fire and Rescue Service.

Le 23 mai 2014, un incendie se déclare lors de l’installation de l’exposition annuelle des diplômes, juste deux mois après la livraison du « Reid Building » de Steven Holl, faisant face à la GSA4 . Bien qu’il détruise une partie des plus précieuses de l’édifice (la bibliothèque dotée d’une charpente et de menuiseries d’inspiration japonaise, notamment), le reste de l’ensemble est épargné par les flammes et de nombreux éléments sont préservés. Un débat passionné s’engage entre partisans de la restauration et ceux d’une intervention contemporaine5. Tom Inns, directeur, met fin aux débats en annonçant que le bâtiment serait restauré dans son état d’origine, la bibliothèque restituée au plus près des plans de Mackintosh. Le projet fut confié à l’agence Page/Park, pour un coût de 35 M£ (42 M€) et une livraison des travaux prévue au printemps 2019.
Hélas, un second incendie, plus ravageur encore, fait partir en fumée la totalité ou presque de l’école dans la nuit du 15 juin 2018, semant la consternation dans le monde entier, d’autant qu’il survient, par une ironie du sort, au moment des célébrations du cent cinquantième anniversaire de la naissance de Mackintosh. Le coût de sa restitution est alors estimé à 100 M£ (118 M€). Le débat est plus que jamais relancé, plus vif encore, entre les défenseurs de la restauration/restitution et ceux d’un projet de création contemporaine sur le site.

Le débat

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L’École d’Art de Glasgow, façade Est, en 2013. © JMC.

En réaction immédiate après l’incendie, deux publications émanant d’anciens élèves de GSA se sont succédées et méritent d’être citées. La première, d’Allan Dunlop, encore sous le choc, à la fois incrédule et désappointé à la vue de cette « coquille vide », ses ferronneries tordues par le feu, ses maçonneries gorgées de l’eau des lances à incendie, déclare les dégâts irréparables : « Ne faites pas une triste copie de Glasgow School of Art », clame son article publié le 19 juin6. Les cendres sont encore fumantes, il ne reste presque rien à restaurer de « ce joyau architectural de renommée mondiale, entièrement conçu par le plus grand architecte de l’Écosse » et, déjà, on promet une reconstruction à l’identique. Selon lui, la restitution n’est pas la solution : Mackintosh « n’approuverait pas le pastiche ou la restitution » car, « ce qui est perdu dans l’incendie, ce sont les cent dix années d’histoire, l’esprit et la détermination de milliers d’étudiants, artistes, architectes qui y ont travaillé et qui, consciemment ou inconsciemment, y ont été imprégnés par l’essence de Mackintosh ». Plus encore : « les étudiants, artistes et architectes (…) dont la présence a imprégné l’édifice »7. C’est l’esprit des lieux, irremplaçable, qui ne peut être restitué dans une reconstruction, même conforme au projet d’origine. La solution ne peut sortir que d’un véritable débat, qui intègre l’option d’un concours international pour le projet d’une nouvelle école d’art, considérant que le choix devra refléter cet extraordinaire héritage.

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École d’Art de Glasgow, intérieur de la bibliothèque, avant 2014. La complexité de la charpente et des menuiseries en font la pièce la plus fameuse de l’école. © Courtesy of the Glasgow School of Art ; McAteerphoto

La réponse de Mark Cousins, autre ancien pensionnaire du « Mack », publiée le 20 juin sous le titre « Glasgow School of Art ne peut tout simplement pas être rasée » 8, qualifie de folie une démolition d’ensemble. La GSA véhicule en soi une immense charge historique, elle doit être vue comme un symbole de l’architecture, à l’abri de mesquines contraintes budgétaires. C’est le prestige de l’Écosse qui est en jeu : « il est primordial que GSA soit reconstruite comme vitrine des talents de l’artisanat écossais et comme témoin de l’influence de Mackintosh dans le développement du design et la culture de son époque ». Citant l’ancienne élève et artiste Alison Watt qui décrivait d’ailleurs la GSA comme « un puissant symbole de créativité dans la cité », comme « un idéal, plus qu’un monument », M. Cousins fait confiance au talent de Page/Park pour incorporer ce qui peut être sauvé dans une proposition adaptée. « Ce tragique revers ne doit pas modifier la stratégie décidée ». La GSA de Mackintosh doit être préservée et « ne pas être reléguée à un simple musée mais rester une école d’art fonctionnelle. (…) L’approche de Norman Foster au Bundestag de Berlin peut servir d’exemple, comme l’intervention de Carlo Scarpa au Castel Vecchio de Vérone, pour préserver, déterminer les éléments qui peuvent raconter l’histoire liée au monument. »
Cependant, moins d’une semaine après la catastrophe, la réaction pleine de subtilité de Mark Cousins, notamment dans son évocation du mythe de l’architecte9 , dégage une étrange complémentarité à celle, spontanée, voire fataliste, d’Allan Dunlop. Elle « pose un calque », en quelque sorte… On y sent l’adhésion à la restitution, mais aussi la volonté de ne pas réécrire l’histoire. On y ressent aussi la trace du vécu dans cette merveilleuse école, dans son ensemble, le sens du détail de Charles Rennie Mackintosh sans lequel ses espaces n’auraient pas dégagé leur essence : la transmission du savoir et l’importance de l’osmose entre celui qui conçoit et celui qui façonne. L’une comme l’autre, chaque position témoigne sa fidélité sans faille au maître. L’une comme l’autre invoque la mémoire. L’une comme l’autre, enfin, ne déroge à la Charte de Venise.

Et maintenant ?

Tom Inns a démissionné en novembre 2018, cinq mois après l’incendie. Le rapport du MSP10 rendu le 8 mars 2019 met en cause la responsabilité de GSA pour ne pas avoir suffisamment donné la priorité à la sécurité du bâtiment. Glasgow Live annonçait, dans son édition du 13 juin 2019 la décision de GSA de reconstruire le « Mack », « en honneur à Charles Rennie Mackintosh ». En octobre 2019, des travaux de dégagement du corridor central ont été engagés pour huit semaines, précédant une phase « d’archéologie » des décombres. Les préliminaires sont entrepris, en vue d’une livraison annoncée en 2022-2023, pour le moins assez optimiste…
Si le débat est clos, il faut garder l’espoir, à l’exemple du Phénix qui renaît de ses cendres, que la Glasgow School of Art retrouve un jour son éclat, sa beauté, son témoignage de créativité et maintienne la transmission de son esprit de modernité. Sans doute doit-on garder la cicatrice, mais que le projet retenu soit à la hauteur de cet extraordinaire héritage, ne serait-ce que pour combler le vide qui, aujourd’hui, fait face au Reid Building, qui se voulait, selon Steven Holl, « créer une relation en symbiose avec la réalisation de Mackintosh ».
« There is hope in honest error. None in the icy perfections of the mere stylist. »
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  1. L’École des Beaux-Arts de Glasgow (en abrégé « GSA »), fondée en 1845, qui était à l’origine une école technique de dessin destinée à former des artisans d’art (ferronniers, brodeurs, ébénistes…). C.R. Mackintosh y avait lui-même été formé.
  2. Si John Keppie (1863-1945) est, à l’époque, le lauréat officiel du concours, le style de GSA est incontestablement celui de Mackintosh (1868-1928). Les Glasgownians l’appellent familièrement le « Mack »
  3. In « Scottish Architecture » (Miles Glendiling, Aonghus MacKechnie – © 2004 Thames & Hudson world of art), p. 181.
  4. C’est une extension de GSA. L’architecte Steven Holl aurait tiré son inspiration de Mackintosh pour l’usage de la lumière et, « comme lui, il devait ignorer la critique des médias à l’égard de son courageux concept et ne pas détruire son projet ».
  5. Il y eut notamment deux symposiums internationaux, l’un à Glasgow même et, l’autre, lors de la Biennale de Venise, présidée cette année-là par Relm Koolhaas. Des célébrités comme Brad Pitt ou Peter Capaldi apportèrent même leur soutien par des dons importants.
  6. www.dezeen.com Don’t create a sad replica of Glasgow School of Art (2018/06/19).
  7. Ibid. www.dezeen.com Rebuilt of “irreparable” Glasgow School of Art estimated at over £100 million.
  8. Ibid. Document13 www.dezeen.com Glasgow School of Art simply cannot be razed (2018/06/20).
  9. L’article commence en évoquant le mythe de l’architecte en allusion au film Le Rebelle de King Vidor (The Fountainhead – 1949) où l’architecte (G. Cooper) préfère dynamiter son œuvre plutôt que de céder à un compromis. M. Cousins conclut par un commentaire sur le remake hollywoodien en cours du roman de Ayn Rand. Le ton ironique de ce dernier parallèle ne laisse aucun doute sur ce qu’il en pense, surtout lorsqu’il termine par : « nous ne pouvons pas laisser le chef d’œuvre de Mackintosh sombrer dans une telle ignominieuse fatalité. »
  10. Membres du Parlement écossais commis pour enquêter sur le sinistre et ses origines.
  11. Citation de C.R. Mackintosh (1901) : « il y a de l’espoir dans l’erreur sincère, (mais) pas dans les glaciales perfections du simple styliste ».
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